Les auditions publiques devant le Congrès américain ont débuté, dans la procédure d’impeachment contre Donald Trump. L’opposition démocrate espère démontrer que le président a commis un abus de pouvoir. Mais ce n’est pas le droit qui va décider de l’issue de l'affaire: c'est le show. C'est "le monde à l'envers".

Le chargé d'affaires américain en Ukraine William Taylor a fait une déposition clé devant la commision
Le chargé d'affaires américain en Ukraine William Taylor a fait une déposition clé devant la commision © AFP / Alex Brandon / POOL / AFP

En théorie, c’est du droit et rien que du droit : une procédure définie par la Constitution américaine. Il s’agit de répondre à des questions assez simples : Donald Trump a-t-il abusé de sa position en essayant de soutirer à un pays étranger, l’Ukraine, des informations sur l’un de ses rivaux politiques, Joe Biden ? Et accessoirement a-t-il cherché à entraver le cours de l’enquête du Congrès américain sur le sujet ?

Les auditions publiques qui viennent de démarrer ne devraient pas apporter de révélations nouvelles. Tout bonnement parce que tous les témoins convoqués, en commençant cet après-midi par le chargé d’affaires en Ukraine William Taylor, se sont déjà exprimés à huis clos devant la commission du Renseignement. Et tout a filtré. 

Vu ce qui en ressort, il y a fort à penser que Donald Trump, en effet, a cherché à abuser de sa position de chef de l’Etat. Ce sera probablement la conclusion juridique de la Chambre des Représentants, à majorité démocrate, lors d’un vote envisagé avant Noël.

Le problème c’est la suite. Des trois procédures précédentes d’impeachment dans l’Histoire américaine, la plus proche, dans la nature des faits reprochés, est celle qui avait visé Nixon, le Watergate.  A l’époque, le président avait préféré démissionner. Mais cette fois, ça n’arrivera pas. Parce que Trump est persuadé de n’avoir rien fait de mal. Pour lui, l’Etat de droit est une notion floue. Selon toute probabilité, il embarquera son parti avec lui. Les Républicains, majoritaires au Sénat, ne voteront donc pas l’impeachment dans la foulée de la Chambre des Représentants. Fin de la procédure.

On se résume : du point de vue juridique, ces auditions publiques ne vont sans doute rien changer. 

Un show télévisé

La clé, c’est davantage l’état de l’opinion publique américaine et ça ce n’est pas une question de droit : c’est lié au déroulement du show télévisé qui vient de démarrer. Car c’est bien de cela dont il s’agit : une chorégraphie devant toutes les caméras, un spectacle retransmis en live depuis trois heures par toutes les grandes télévisions américaines.

Il s’agit, comme dans un jeu télévisé, d’être le meilleur, le plus convaincant, pour l’emporter. Dans ce match, il y a deux acteurs majeurs. Côté démocrate, le chef de la commission du renseignement Adam Schiff. Et il s’y connait en spectacle : ce Californien au sang-froid a écrit plusieurs scénarios policiers pour Hollywood. Côté républicain, évidemment Donald Trump, même s’il n’est pas physiquement présent aux auditions. Son fil Twitter lui suffit pour dénoncer le, je cite, « 100% crapuleux Adam Schiff ».

L’enjeu de ce show, c’est l’opinion publique américaine. Aujourd’hui, une légère majorité d’Américains est favorable à la procédure d’impeachment. Mais l’électorat républicain demeure très solidement derrière Trump. Si ce socle se fragilise, si la chaine conservatrice Fox News se met à douter, alors certains sénateurs républicains, ceux qui ont besoin de l’électorat centriste pour être réélus, pourraient s’interroger. Et l’hypothèse d’un impeachment voté par le Sénat ne serait plus farfelue. Mais ça n’a rien à voir avec le droit. C’est lié à la performance des acteurs du show. 

20 millions dépensés sur Facebook

Il ne faut même pas croire pour autant que le gagnant du show gagnera la procédure. Parce que Donald Trump a encore une autre cartouche en réserve : les réseaux sociaux.

En fait, il n’a pas besoin d’avoir la majorité au niveau national pour être réélu l’an prochain. Vu que les Etats moins peuplés et plus ruraux, qui lui sont favorables, ont un poids relatif plus important, Trump pourrait même gagner avec seulement 46% des voix au niveau national. Il lui faut seulement consolider son socle dans les Etats clés. Donc il inonde ce socle, avec des publicités ciblées : 20 millions de dollars dépensés depuis le début de l’année rien que sur Facebook, 30 millions d’appels automatisés sur les téléphones. Et deux nouveaux spots publicitaires lancés aujourd’hui pour dénoncer « l’escroquerie de l’impeachment ».

Sur ce terrain, Trump a beaucoup d’avance sur tous ses rivaux. Le « soutien populaire » via les réseaux sociaux a pour lui plus de sens et de valeur que tous les arguments de droit. Pour une grande partie de son électorat, ça va même plus loin : l’Etat de droit est un danger, l’outil d’une élite déconnectée du réel.

Donc pour avoir une chance de faire aboutir la procédure, l’opposition démocrate n’a d’autre choix que d’entrer dans ce jeu : séduire par le show, quitte à perdre de vue le droit. C’est un piège mais c’est comme ça.

L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.