L’extradition de Cesare Battisti soulève une interrogation: vu la collaboration du Brésil et de l'Italie dans ce dossier, une alliance des extrêmes droites nationalistes est-elle possible ? On a longtemps répondu Non, aujourd'hui la réponse est peut-être Oui. C'est le "monde à l'envers".

Matteo Salvini devant la presse lors de l'arrivée à l'aéroport de Rome de l'avion transportant Cesare Battisti
Matteo Salvini devant la presse lors de l'arrivée à l'aéroport de Rome de l'avion transportant Cesare Battisti © AFP / Alberto PIZZOLI / AFP

D’abord, essayons de comprendre pourquoi on a longtemps jugé une telle alliance impossible.

Tout simplement parce qu’elle contient ce qu’on appelle, en langage chic, un « oxymore » : deux propositions incompatibles, dans la même phrase, « Internationale des nationalismes ».

On voit bien le problème : comment serait-il possible de défendre par-dessus tout des intérêts nationaux, et, « en même temps », de se structurer internationalement ?

C’est tout le paradoxe des députés d’extrême droite au Parlement européen : comment participer à une institution dont ils contestent l’utilité même ?

Comment dépasser la concurrence mécanique entre pays impliquée par ces nationalismes et leurs égos ?

Comment éviter l’engrenage décrit dans la célèbre formule de François Mitterrand « le nationalisme c’est la guerre » ? On voit bien l’oxymore.

Ensuite, au-delà de l’incompatibilité de principe, il y a aussi les désaccords concrets entre ces mouvements. 

Pour ne parler que de l’échelle européenne, tous les partis d’extrême droite du continent ne partagent pas les mêmes options sur l’euro ou sur la relation avec la Russie. 

Donc à première vue, on s’est longtemps dit : alliance internationale des nationalistes, impossible. 

Sauf que continuer à dire ça relève maintenant de la méthode Coué : la politique de l’autruche, souvent pratiqué par les élites européennes, l’auto persuasion pour ne pas avoir à réfléchir à cette hypothèse.

L'alliance contre les ennemis communs

Or il existe plusieurs raisons qui rendrait finalement possible une telle alliance.

La première raison, c’est que tous ces mouvements ont des adversaires, voire des ennemis, communs.

L’affaire Battisti c’est ça : collaborer pour faire arrêter un ancien révolutionnaire d’extrême gauche, forcément ça fait sens pour deux dirigeants d’extrême droite, Bolsonaro / Salvini.

Tout ce qui est apparenté au « gauchiste » ou au « communiste », c’est le premier ennemi commun.

Deuxième ennemi commun : les élites, ou tout ce qui peut être présenté comme tel. Quitte à mettre dans le même sac des gens qui n’ont rien à voir.

Dirigeants politiques installés, que l’on accuse à tort ou à raison de corruption.

Elites intellectuelles et scientifiques : regardons la remise en cause du réchauffement climatique ou de la théorie de l’Evolution par Donald Trump et ses soutiens évangéliques.

Et bien sûr les médias, accusés de tous les maux, en particulier le pire : décrire des faits qui ne collent pas avec le canevas idéologique des nationalistes.

A l’échelle européenne, ajoutons l’ennemi « Bruxelles », incarnation d’un pouvoir supra national qui impose ses législations aux différents Etats avec une administration supposée pléthorique et ruineuse.

Il y a donc, sur tous ces sujets, une alliance objective évidente des mouvements nationalistes.

Le rôle clé de Salvini

Tout ça ne fait pas une vraie alliance, en positif, pas uniquement en négatif contre des ennemis communs.

Mais là aussi c’est peut-être en train de changer. Regardons attentivement ce qui se passe en vue des élections européennes de mai prochain.

Il y a une vraie tentative en cours pour constituer une alliance des nationalistes, y compris programmatique.

Un homme joue un rôle clé dans cette affaire : c’est Matteo Salvini.

Il y a 5 jours encore, l’homme fort du gouvernement italien était en Pologne pour étudier les rapprochements possibles avec le parti de droite radicale au pouvoir, le PIS.

Salvini est aussi en contact avec Marine Le Pen en France et Viktor Orban en Hongrie. 

La relation avec l’AfD allemande reste plus incertaine, mais le but est bien là. C’est quoi ?

C’est de trouver un accord sur plusieurs points de programme.

-         Sur l’immigration : fermer les frontières ou établir des quotas drastiques ;

-         Sur l’économie : libéraliser le marché du travail, diminuer le nombre de fonctionnaires, favoriser les retraites ;

-         Sur les questions sociales : rouvrir les débats sur les unions de même sexe ou sur l’avortement ;

-         Sur le rôle de l’Etat : privilégier l’ordre et la sécurité.

Si Salvini parvient à ses fins, une alliance sans précédent de tous les nationalistes en Europe deviendrait possible. 

Objectif : constituer le 2ème groupe du Parlement européen après les élections, avec près de 150 députés !

Nous n’en sommes pas là. Cela reste improbable. Mais ce n’est plus impossible.

Certains dirigeants européens, comme Pierre Moscovici, commencent à regarder cette hypothèse en face. 

Il vaut mieux le faire avant qu'il ne soit trop tard plutôt que de continuer à faire l’autruche.

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