L’Italie, après deux mois d’incertitude post élections, pourrait se doter d’un gouvernement de coalition entre les deux partis populistes aux origines opposées, le Mouvement 5 étoiles et la Ligue. C’est un événement important pour l’Europe : cette alliance est en soi un "monde à l'envers"

Le leader du Mouvement 5 Etoiles Luigi di Maio à la sortie de ses consultations avec le président italien
Le leader du Mouvement 5 Etoiles Luigi di Maio à la sortie de ses consultations avec le président italien © AFP / ANDREAS SOLARO / AFP

Et comment ! Ne sous estimons pas cette affaire : si ce contrat de gouvernement se confirme, c’est une révolution en Europe !

Les deux partis arrivés en tête du scrutin de mars dernier (32% pour le Mouvement 5 Etoiles, 17% pour la Ligue) ont défilé cet après-midi au Palais du Quirinal chez le président italien qui doit désigner le chef du gouvernement. L’accord parait imminent même si, il y a une heure, le leader des 5 Etoiles Luigi di Maio vient de demander « encore quelques jours ».

 Se dessine en tous cas l’alliance de deux mouvements classés populistes qui renverse la table des partis traditionnels de gouvernement : un séisme en Europe Occidentale !

Prenons la dimension de cet événement politique majeur.

1.     Nous parlons bien de l’Italie : membre fondateur de la communauté européenne, 8ème économie mondiale, 3ème économie de la zone Euro. 

2.     C’est une recomposition politique sans précédent : beaucoup plus novatrice et improbable que l’axe Conservateurs UKIP en Grande-Bretagne, ou que l’alliance droite – extrême droite en Autriche. 

Ce contrat de gouvernement change toutes les habitudes : il y a peu encore, il relevait de l’IMPENSABLE. 

Aux deux extrémités de l'échiquier politique

Et il faut bien dire que c’est le mariage de la carpe et du lapin ! A première vue, beaucoup de choses opposent ces deux partis.

D’abord, le corpus idéologique.

La Ligue se positionne à l’extrême droite : elle est en partie l’héritière des mouvements fascistes, elle est ouvertement xénophobe. Le Mouvement 5 étoiles vient plutôt, au départ en tous cas, de l’écologie et un peu de l’extrême gauche, voire de l’anarchisme.

Ensuite, l’implantation électorale. 

La Ligue est forte dans le Nord du pays et ses grandes villes industrielles, les 5 étoiles dans le Sud et ses régions délaissées. La Ligue est soutenue par les personnes âgées, les 5 étoiles par les jeunes.

Enfin, sur le programme. Avec un désaccord majeur sur la fiscalité. 

Le Mouvement 5 étoiles veut faire de la redistribution pour les plus pauvres, avec un revenu universel, façon Benoit Hamon. A l’inverse, la Ligue veut mettre tout le monde au même niveau d’imposition, donc ça profitera aux plus riches. Elle veut juste augmenter les retraites. 

Pour que tout le monde comprenne, si on devait essayer une transposition française de la situation, l’alliance qui s’en rapprocherait le plus serait un gouvernement de coalition Marine Le Pen – Jean Luc Mélenchon !

Je force le trait, parce que le Mouvement 5 Etoiles a quand même plusieurs différences avec la France Insoumise, mais c’est pour vous faire comprendre l’ampleur du séisme politique. 

Dégagisme et euroscepticisme 

Alors qu’est ce qui fait qu’ils sont en train de tomber d’accord ?

C’est tout bête : ils se sont trouvés plus de points communs que de différences. 

D’abord l’euroscepticisme : cette coalition veut réinstaurer plus de souverainisme national, dénoncer certains traités européens, durcir la politique migratoire, refuser que l’Italie soit le réceptacle des immigrants refoulés par ses voisins européens. 

Elle veut aussi réorienter la politique étrangère vers la Russie. Les deux partis, la Ligue en particulier, estiment que Vladimir Poutine est un partenaire incontournable et qu’il faut lever les sanctions économiques européennes contre Moscou.

Enfin et c’est sans doute l’essentiel, il y a un refus commun des vieilles pratiques des partis de gouvernement de centre gauche ou de centre droit : petits arrangements, gabegies administratives, négligence dans la lutte anti-corruption.

Les deux leaders, Matteo Salvini, 45 ans,  Luigi di Maio, 31 ans, promettent un « grand coup de balai ».

Euroscepticisme et dégagisme l’emportent donc sur les divisions idéologiques traditionnelles : c’est en soi une révolution politique à prendre très au sérieux.

On aurait tort de regarder ça de haut, en se contentant de dire, même si c’est sans doute vrai : « ce programme est irréaliste, il va coûter des dizaines de milliards d’euros ». On aurait tort de mettre tout ça dans le qualificatif « populiste », d’un air condescendant.

Il y a là une facilité de vocabulaire qui évite de s’interroger sur ces séismes politiques qui ne cessent de s’amplifier en Europe, qui évite d’en rechercher les causes, en particulier l’incapacité à répondre aux frustrations des populations.

L’Italie est un grand pays. Ecoutons attentivement ce qu’elle nous raconte. 

Ne la prenons surtout pas de haut.

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