Ce matin, aux Invalides, un hommage national a donc été rendu à Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello, les deux soldats français tués lors de la libération des otages au Burkina Faso. Mais n'oublions pas que ce sont d’abord les Africains qui sont victimes du terrorisme au Sahel. C’est le « Monde à l'envers".

Fiacre Gbedji, le guide des deux touristes français enlevés, mort sous les balles des mêmes terroristes
Fiacre Gbedji, le guide des deux touristes français enlevés, mort sous les balles des mêmes terroristes © AFP / Hangout

Commençons par lui: Gregoire Fiacre Gbedji Oba, de son nom complet. Emmanuel Macron a brièvement cité son nom au début de son hommage ce matin.

Fiacre Gbedji, lui aussi, est mort, sous les balles des mêmes terroristes qui ont tué les deux soldats français. 

Mais sa mort ne bénéficie pas de la même médiatisation. Et le dire n’est pas faire injure à la mémoire des deux militaires et de leur bravoure.

Alors arrêtons-nous un instant pour saluer aussi la mémoire de Fiacre Gbedji. C’était le guide béninois des deux touristes français kidnappés. Il a été assassiné par les ravisseurs dès le début de la prise d’otages.

Fiacre Gbedji était le fils d’un instituteur et d’une cuisinière. Il avait une trentaine d’années et 5 enfants. On imagine à quel point sa famille est dévastée.

Il vivait dans le petit village de Naititinqou, non loin du parc où il était guide. On dit qu’il était jovial. Il était aussi investi dans plusieurs causes : il avait fondé un orphelinat, et participait un projet humanitaire mis en place par une ONG belge.

Le peu d’écho donné à sa mort a suscité la colère sur les réseaux sociaux au Bénin. A tel point que le gouvernement a été contraint de réagir et de se justifier en envoyant le ministre de la Culture dans son village. 

Fiacre Gbedji était, de toute évidence, un homme de valeur. 

1750 morts au Mali en 2018

Et sa mort est un symbole parce que c’est une victime, comme le sont les Africains. Et dire cela, répétons-le, n’ôte strictement rien au sacrifice des deux soldats français morts en héros.

Les principales victimes du terrorisme dans les pays du Sahel sont bien les Africains eux-mêmes. 

Avant-hier encore, 6 personnes (dont un prêtre) tuées dans une Eglise catholique au nord du Burkina Faso. Début avril, 60 morts à Arbinda, toujours au Burkina Faso. Il y a deux mois, 150 personnes assassinées, essentiellement des civils peuls, dans le village d’Ogossagou, dans le centre du Mali.

Les églises sont régulièrement visées. Les mosquées jugées trop modérées par les extrémistes également.

Au total, et pour le seul Mali, on compte déjà 750 morts, essentiellement des civils depuis le début de l’année. 1750 morts l’an dernier. Au Burkina, on dépasse déjà les 100 victimes depuis le 1er janvier.

Il y a les meurtres. Et aussi les enlèvements. Ils visent souvent les Occidentaux, c’est vrai : une cinquantaine de kidnappings en 10 ans, dont certains tournent au drame. On pense notamment à la mort de nos anciens confrères de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlont.

Mais là encore ces prises d’otages ne visent pas que les Occidentaux : 12 enlèvements au seul Burkina, le dernier en date à Djibo au Nord à la mi-mars, un prêtre là aussi, Joel Yougbaré. Il a été retrouvé mort il y a deux semaines.

Tous Africains. Tous civils. Tous victimes.

La faillite des Etats dans le Sahel

Il faut comprendre ce qui anime ces groupes terroristes, notamment les deux principaux, le GSIM (le Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans) affilié à Al Qaida, et l’Etat Islamique au Grand Sahara. Ils ne visent pas tant les Occidentaux que le pouvoir local et la maîtrise des ressources sur place. 

Et en plus ces deux groupes le font sans se concurrencer l’un l’autre, contrairement à ce qui se passe au Moyen-Orient.

Donc ils prolifèrent sur un double terreau.

D’abord ils instrumentalisent de vieilles querelles, entre ethnies (par exemple les Peuls contre les Dogons), et aussi entre groupes socio-professionnels qui se disputent les mêmes ressources (les éleveurs contre les agriculteurs ou les pêcheurs). 

Les groupes islamistes raniment ces conflits et déclenchent des engrenages de représailles en série dans tous les sens en fournissant des armes de plus en plus sophistiquées : les kalachnikovs ont remplacé les machettes.

Ensuite, ils se développent parce que les Etats centraux sont aux abonnés absents dans de nombreuses régions : plus d’écoles, plus de centres de santé, pas de routes, pas de puits. Des bâtiments publics abandonnés, un partage des ressources non arbitré.

C’est vrai au Mali, c’est vrai au Burkina, c’est vrai aussi dans le Nord du Bénin, où le pouvoir n’est pas exempt de reproches. C’est vrai également au Niger, dans le nord du Nigeria, dans l’Est de la République Démocratique du Congo.

Et il ne serait pas surprenant qu’un jour ou l’autre, le terrorisme frappe aussi au Sénégal, en Guinée, au Togo, au Ghana.

Autant dire que le prix humain risque de s’alourdir pour les civils africains dans les mois et les années à venir.

L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.