Le torchon brûle entre Londres et Moscou dans l’affaire de l’empoisonnement d’un ex agent double à Salisbury dans le sud de l’Angleterre. Avec notamment l’annonce de l’expulsion de 23 diplomates russes de Grande-Bretagne. Dans le « Monde à l’envers », question: cette crise ne serait-elle pas surjouée ?

Un cordon de police barre l'accès au banc où Sergei Skribal a été empoisonné à Salisbury
Un cordon de police barre l'accès au banc où Sergei Skribal a été empoisonné à Salisbury © Maxppp / FACUNDO ARRIZABALAGA/EPA/Newscom/MaxPPP

Ah la belle histoire que voilà ! Un scénario de guerre froide à la John le Carré, une crise diplomatique, le tout sur fond de Brexit d’un côté, d’élections russes de l’autre.

Les ingrédients sont parfaits pour faire sonner le clairon : « crise majeure entre deux grandes puissances » !

Et là, je dis : pause… C’est peut-être un peu plus compliqué…

D’abord, Russes et Britanniques nous ont déjà fait le coup.

Des empoisonnements d’opposants russes sur le sol britannique ? Déjà vu, notamment avec l’affaire Litvinenko en 2006.

Des expulsions mutuelles de diplomates ? Déjà vu, et à plusieurs reprises : en gros, ça arrive tous les 10 ans entre Londres et Moscou depuis un demi-siècle. 

A chaque fois, c’est le même topo : accusations d’espionnage.

Ajoutons à cela une tripotée de contentieux.

Les deux pays s’accusent mutuellement d’ingérence militaire : 

-         Les Britanniques soupçonnent les navires russes de s’introduire en Mer du Nord.

-         Les Russes ne supportent pas que les Britanniques aient renforcé leur contingent en Estonie, tout près de leur frontière.

Pour ne rien arranger, de nombreux oligarques et opposants russes ont trouvé refuge à Londres depuis de longues années. Et ça, ça gratouille Moscou !

Et puis il y a le fond de sauce de l’Histoire : les vieux casus belli hérités du passé impérial des deux pays, sur la Crimée ou l’Afghanistan. 

Bref, pour la faire courte, les deux pays ne peuvent pas se voir en peinture et ça ne date pas d’aujourd’hui.

Des enquêtes britanniques sujettes à caution

Alors cela dit, c’est vrai, en l’occurrence, tout dans cette affaire d’empoisonnement pointe vers Moscou: dans cette affaire Skripal, l’utilisation du Novitchok, ce poison made in Union Soviétique and KGB, constitue un indice majeur.

Néanmoins, là encore, avant de nous emballer, pause : ces histoires d’empoisonnement sont moins nettes qu’il n’y parait.

Dans le cas de Skripal, on attend toujours une preuve formelle de l’implication russe, ce qu’en anglais on surnomme le « smoking gun », le « pistolet fumant ».

C'est éclairant aussi, de regarder les cas précédents.

2006 : empoisonnement à Londres de l’ex espion russe devenu opposant Alexandre Litvinenko. Le tout au polonium, une substance radioactive. Etrangement, l’autopsie n’est pas rendue publique. 

Et il faudra attendre 10 ans pour que la commission d’enquête rende son rapport. Désignant Moscou.

2013 : mort à Ascot, tout près de Londres, du principal opposant à Poutine, Boris Berezosvki. La police britannique parle… d’un suicide. Un an plus tard, la justice évoque finalement l’hypothèse d’un meurtre. Et… on en reste là…. 

Le site d’information Buzzfeed évoque aujourd’hui un 3ème cas, celui d’un autre opposant, Alexander Perepilichny. Crise cardiaque en plein jogging en 2012 dans le Surrey, au sud de Londres. RAS dit la police britannique !

En fait, certains spécialistes des services estiment que Londres a tendance à freiner ces enquêtes. De peur qu’elles ne dissuadent les milliardaires russes d’investir à la City. Avec des soupçons récurrents de blanchiment d’argent…

Des calculs de politique intérieure

En revanche, pour le coup, cette fois, dans l’affaire Skripal Londres n’a pas traîné et monte en régime tout de suite. Pourquoi ? C’est ça qui doit nous interpeller.

Ne soyons pas naïfs, il peut y avoir un peu d’instrumentalisation politique là-dedans. Des deux côtés.

Theresa May d’abord : elle trouve là une bonne occasion de resserrer ses troupes. Elle en a bien besoin, vu la pagaille dans ses rangs sur le Brexit. Et ça marche : le parti conservateur fait bloc derrière elle. Rien de tel qu’un ennemi pour souder les équipes.

Avec en plus l’appui assuré de la presse populaire qui déteste la Russie. Le célèbre Sun titre ce soir « We’ve VLAD Enough ». Jeu de mots qui veut dire à la fois : « On en a assez » et « On en a assez de Vlad » sous-entendu Vladimir Poutine. 

Deuxième objectif de Theresa May : obtenir l’appui des Européens fâchés par le Brexit. 

Là ça marche couci couça : en Allemagne le président de la commission des Affaires étrangères en a profité pour dénoncer, je cite, « les capitaux russes d’origine douteuse » présents à Londres.

De l’autre côté, en face, Vladimir Poutine a lui aussi tout intérêt à la crise. Il est à nouveau l’homme fort aux yeux de ses électeurs à 4 jours du scrutin de dimanche. Et par la même occasion il teste le niveau de solidarité des Occidentaux.

Jeu de rôles donc. Avec un risque : parfois dans l’Histoire les jeux de rôles deviennent incontrôlables et se transforment en vraie crise internationale.

L'équipe
Suivre l'émission
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.