L’Europe est engagée dans deux comptes à rebours simultanés. L’un avec Londres sur le Brexit; Et l’autre avec Rome sur le budget italien. Et Rome a donc décidé de braver Bruxelles sur ce sujet. Non sans arguments; C'est "le monde à l'envers".

Les trois hommes clés du gouvernement italien lors de l'annonce du budget Giuseppe Conte, Luigi di Maio et Matteo Salvini
Les trois hommes clés du gouvernement italien lors de l'annonce du budget Giuseppe Conte, Luigi di Maio et Matteo Salvini © AFP / Filiippo Monteforte / AFP

A première vue, on se dit : les Italiens ne manquent pas d’air. Ils n’écoutent rien de ce que leur dit l’Europe. Hier soir c’était la date limite pour qu’ils révisent leur budget 2019. Et ils n’ont rien révisé du tout !

Rome maintient la même prévision de déficit budgétaire (2,4% du Produit intérieur brut) et refuse de s’attaquer à la dette considérable du pays (130% du PIB). D’où la crainte d’une spirale à la grecque : Italie insolvable, effet en chaine, crise financière en Europe. Et c’est vrai, ce risque existe.

Mais la situation italienne est, aussi, un peu caricaturée à Bruxelles. D’abord, l’Italie ne va pas si mal que ça du point de vue économique. Si on met la dette de côté, le pays affiche un excédent commercial (donc il trouve des marchés). Et son solde budgétaire, toujours hors dette, est excédentaire. Nous ne sommes donc pas en présence d’une économie à l’arrêt. 

Alors il reste, c’est vrai, ce sujet majeur de l’endettement italien. Mais cette dette est détenue en grande majorité par les Italiens eux-mêmes (banques, assurances, banque centrale). Donc le potentiel effet domino sur l’ensemble de l’Europe serait limité. Ensuite, les grandes banques italiennes ont plutôt bien résisté aux dernières simulations de crash test. Mieux que les Britanniques !

Bref l’Italie peut affirmer qu’elle n’est pas la Grèce.

Une économie qui fonctionne

Alors c'est vrai, ce budget italien propose des choses iconoclastes. Le gouvernement italien, rappelons-le, est une alliance de la carpe et du lapin. Entre la Ligue d’Extrême droite, et l’inclassable Mouvement 5 étoiles. Et ce gouvernement veut simultanément diminuer les impôts, augmenter les bas revenus, et ramener l’âge de la retraite à 62 ans.

Pour Bruxelles, c’est une stratégie économique condamnée à l’échec et qui va aggraver la dette italienne. Mais dans ce pronostic, on sent aussi l’irritation de l’Union Européenne face à un de ces membres qui ne lui obéit pas en termes d’orthodoxie budgétaire.

Et surtout ce budget met l’Europe face à ses contradictions économiques. Il traduit le fait que le fonctionnement de la zone euro profite aux pays du Nord, qui exportent massivement, regardons l’Allemagne. Et ils exportent entre autres vers les pays du Sud de l’Europe qui eux s’endettent. L’Allemagne est le premier partenaire commercial de l’Italie.

Voilà le cœur du sujet : la question que soulève le budget italien, c’est celui de l’harmonisation des niveaux de vie en Europe.

Si c’est le but recherché, et c’est a priori un principe fondateur, alors il faut a minima achever l’union bancaire et pérenniser les mécanismes de solidarité financière qui font que, oui, les plus riches payent pour les plus pauvres.

Et a maxima, il faut envisager une annulation partielle de dettes, garantie par la banque centrale européenne. Puisque de toute façon, on sait très bien que ces dettes ne seront, en grande partie, jamais remboursées.

En résumé, le budget italien est aussi un révélateur sur ce qu’est l’Europe.

Un calcul politique habile 

Ca c’est pour l’économie, mais il y a aussi la politique, et là aussi les Italiens pensent avoir raison. Et si on se place du point de vue cynique de la tactique politique, le gouvernement italien a clairement raison. Il fait un bon calcul à court terme.

Pourquoi ? D’abord, sur le plan intérieur, les dirigeants italiens ont tout intérêt à tenir tête à Bruxelles : dans une Italie devenue en bonne partie eurosceptique, c’est un atout en vue des élections européennes de mai prochain.

Ensuite, il n’est pas dit que la Commission Européenne se fâche vraiment avec l’Italie. Elle va faire les gros yeux c’est certain, mais de là à déclencher un processus de sanctions, il y a comme un doute.

1.     Les dirigeants européens ne veulent pas braquer les électeurs italiens : des mesures de rétorsion venues de Bruxelles viendraient à coup sûr alimenter un nationalisme anti Europe.

2.     La Commission actuelle est affaiblie en fin de parcours. Pas en position de force pour déclencher les hostilités. Elle laissera plutôt la patate chaude à la Commission suivante, ce qui conduit à l’été prochain au plus tôt.

D’ici là l’Italie peut espérer garder la main, sauf, sauf si les marchés financiers lui mènent la vie dure.

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