Une trêve précaire s’est installée entre Israël et Gaza après 48h de combats qui ont fait 34 morts côté palestinien. Mais le plus marquant dans ces affrontements, ce n’est pas qui a combattu. C’est qui n’a pas combattu : à savoir le Hamas. Comme s’il n’était plus l’ennemi d’Israël. C'est "le monde à l'envers".

Un tir de roquette par le groupe Jihad Islamique depuis Gaza vers Israël
Un tir de roquette par le groupe Jihad Islamique depuis Gaza vers Israël © AFP / BASHAR TALEB / AFP

Une chatte n’y reconnaitrait plus ses petits. Le Hamas, officiellement, c’est par excellence l’ennemi d’Israël. Et pour cause : cette organisation liée aux Frères Musulmans, et qui contrôle la bande de Gaza, a multiplié les combats et les tirs de roquette depuis 10 ans. Sauf que cette fois-ci, rien. 

Pour la première fois de toute la décennie, les affrontements ne concernent pas le Hamas. Les forces israéliennes ne visent pas l’organisation palestinienne. Et le Hamas en retour ne bouge pas. Pour l’instant en tous cas. Israël vise exclusivement le Groupe Jihad Islamique en Palestine. D’abord, les Israéliens ont abattu l’un de ses chefs, Abu Al Ata, lors d’un assassinat ciblé. Puis, après la riposte du Jihad par tirs de roquette, ils ont rétorqué en bombardant uniquement les positions de ce groupe. Jusqu’à présent, quand Israël était visé, la riposte avait toujours, en partie au moins, ciblé le Hamas. Pas cette fois. C’est un changement majeur.

Et de l’autre côté, même retenue. Le Hamas s’est bien associé à un communiqué commun des groupes palestiniens pour dénoncer les frappes israéliennes. Mais il n’a déclenché aucune hostilité, mobilisé aucun moyen militaire, alors qu’il n’en manque pas. Et ce n’est pas un choix facile : le Hamas prend le risque de voir la population palestinienne de Gaza ne pas comprendre cette absence de réplique. Donc il y a bien là un choix politique. Sans précédent.

Des négociations chaotiques mais réelles

Le calcul du Hamas en misant sur la retenue, c’est d’abord celui d’un homme, Yahya Sinwar, l’homme qui dirige le Hamas à Gaza. Il a sans doute plusieurs objectifs. Au moins trois.

Le premier, c’est de voir Israël le débarrasser d’un rival, le Jihad Islamique. Un groupe appuyé directement par l’Iran et encore plus radical : il ne voit de solution que par la lutte armée et il regarde le Hamas comme un mouvement « embourgeoisé ». Le Jihad islamique, même s’il ne compte qu’un millier de combattants, est un concurrent pour le Hamas.

Deuxième objectif de Sinwar : apparaître comme un dirigeant responsable aux yeux de l’ensemble des Palestiniens, y compris ceux qui vivent de l’autre côté d’Israël, en Cisjordanie, sous la tutelle du Fatah de Mahmoud Abbas. Abbas est en fin de règne, des élections générales sont envisagées l’an prochain : Sinwar se verrait bien un destin qui dépasse la bande de Gaza.

Troisième objectif : continuer à négocier avec Israël. Parce que depuis des mois, en fait, le Hamas discute avec le pouvoir israélien, même si c’est chaotique. Israël laisse désormais le Qatar envoyer une aide à Gaza, chaque mois, pour assurer la paie des fonctionnaires ou l’alimentation en électricité. Et ça répond à la préoccupation numéro Un des Gazaouis, ces 2 millions de personnes bloquées dans un territoire microscopique, avec plus de 40% de taux de chômage.

Entendons-nous bien, Sinwar n’est pas un modéré. Ses propos restent très violents et agressifs contre Israël. Mais il fait de la politique.

Le rejet israélien d'un Etat palestinien

L'intérêt à ne pas frapper le Hamas est un peu plus difficile à évaluer, ne serait-ce qu’en raison de la situation politique confuse dans laquelle se trouve Israël, sans majorité.

D’abord, observons que cette retenue n’est pas cachée. Elle est assumée. Je vous livre la formule du porte-parole de l’armée israélienne : 

« Nous avons établi une distinction entre le Hamas et le Jihad Islamique »

. C’est on ne peut plus clair. Le pouvoir israélien cherche en premier lieu à se débarrasser du Jihad Islamique, perçu comme encore plus dangereux que le Hamas.

Et puis, tout compte fait, le contrôle du Hamas sur Gaza arrange Israël. Ca ne peut pas se dire publiquement parce que c’est cynique, mais c’est vrai. Israël n’a pas de visées sur la bande de Gaza, c’est un territoire sans ressources. Et si le Hamas n’était pas là, il n’y aurait que deux alternatives. Soit une présence de l’armée israélienne : trop compliqué, trop coûteux, trop dangereux. Soit un retour à Gaza du Fatah de Cisjordanie : mais ce serait entériner un rapprochement entre les deux territoires palestiniens, et voir ressurgir l’idée d’un Etat palestinien.

C’est hors de question pour Netanyahu qui, pour l’instant, est toujours aux manettes. Donc mieux vaut encore continuer à négocier avec l’adversaire. Résultat des courses : les ennemis que sont Israël et le Hamas se retrouvent donc alliés objectifs, plus que jamais auparavant. C’est peut-être provisoire. Ou c’est peut-être un tournant.

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