L’offensive turque se poursuit donc en Syrie contre les forces kurdes. En face, l’armée syrienne progresse également, ce qui fait craindre un affrontement direct entre les deux armées. Comme toujours, prenons le sujet à rebours et soyons l'avocat du Diable en examinant les arguments turcs. C'est "le monde à l'envers".

Chars turcs en Syrie près de Manbij ce 14 octobre
Chars turcs en Syrie près de Manbij ce 14 octobre © AFP / AAREF WATAD

Tout le monde tombe sur la Turquie à bras raccourcis. Donc essayons, à l’inverse, de comprendre les Turcs. Il ne s’agit pas justifier l’offensive turque, mais d’analyser les motivations d’Ankara : elles sont profondes et assumées.

La première motivation, c’est donc de régler un vieux conflit avec les Kurdes. Il a près de 40 ans, et à quelques rares moments près où les deux parties ont cherché à négocier, ce conflit est structurant dans la politique turque.

Le pouvoir d’Erdogan considère les organisations kurdes syriennes comme des terroristes. Et que ça nous plaise ou non, il a des raisons de penser ainsi. Le PYD syrien, autrement le parti des Kurdes de Syrie, est un frère jumeau du PKK, le parti indépendantiste des Kurdes de Turquie. Leur idéologie est la même (un mélange de marxisme, d’écologie et de parité hommes-femmes). Le leader historique du PKK, Ocalan, a longtemps vécu à Damas, la capitale syrienne.

Et le Kurdistan syrien est devenu la base arrière des combattants du PKK de Turquie. Or ce dernier a perpétré plusieurs attentats sanglants en Turquie, il y a 3 ans, à Istanbul, Ankara, Izmir. Et il a bloqué à plusieurs reprises les centres des villes kurdes de Turquie.

Donc ça explique le sentiment anti kurde au sein de la population turque. Et l’inquiétude d’Ankara face à l’apparition de fait d’une sorte d’Etat kurde dans l’Etat syrien, cette fameuse région du Rojava. 

Le fardeau des réfugiés 

L’autre sujet, ce sont les réfugiés et là encore, la position turque, le sentiment turc, peuvent se comprendre.

De quoi parlons-nous ? De 3 millions et demi à 4 millions de réfugiés syriens sur le sol turc. C’est un fardeau considérable pour une population totale de 80 millions d’habitants. Imaginez 5 millions de réfugiés syriens en France. C’est l’équivalent. Alors vous allez me dire, oui mais l’Europe a passé un deal avec la Turquie ; on leur donne beaucoup d’argent (6 milliards d’euros en trois ans) et en échange ils gèrent les réfugiés. C’est vrai.

Mais ça ne change rien au fait que le fardeau est lourd. En termes d’intégration sociale. Et de poids économique, a fortiori pour un pays, la Turquie, en pleine récession : avec un endettement croissant, un chômage en hausse (officiellement 14%, sans doute plus), une monnaie fragilisée et des investissements étrangers en berne.

Donc il n’est pas absurde que le pouvoir turc se dise : je vais essayer de renvoyer ces réfugiés syriens chez eux. D’où l’objectif de cette offensive : créer une zone tampon de 30 kms de profondeur sur 400 kms de long, au Nord de la Syrie, afin d’y renvoyer 1 à 2 millions de Syriens. 

Ajoutons qu’avec cette offensive, Erdogan ne prend personne par surprise. Il la planifie et l’annonce depuis des mois en disant que si rien n’est réglé, il attaquera début octobre. Nous y sommes. Il y a un mois, un diplomate bien au fait de la situation, nous disait : la création de cette zone tampon, c’est LE sujet en cours en Turquie, toutes les diplomaties le savent. Donc zéro traquenard, zéro surprise, de la part du pouvoir turc.

Un calcul cynique de politique intérieure

Il y quand même aussi des raisons beaucoup moins avouables dans cette offensive turque : au moins deux.

La première, c’est un calcul cynique : Erdogan veut redorer son blason sur sa scène politique intérieure. Il est dans une mauvaise passe : défaite de son parti face à l’opposition lors des Municipales à Istanbul, puis série de dissidences au sein de son parti. Il cherche donc à se redresser en utilisant un ressort classique : le sentiment nationaliste. En plus, du point de vue militaire, il est certain de l’emporter face aux Kurdes : l’armée turque est beaucoup plus puissante, avec ses drones, ses avions, et ses 700.000 hommes.

La deuxième raison, c’est la tentation de « régler définitivement » la question kurde. On sait ce que ça veut dire : en tuer le plus grand nombre, et avec le plus de violence possible. Le recours, par l’armée turque à des supplétifs syriens, des milices arabes très violentes, pour lancer les premiers assauts, est un vrai révélateur de ce calcul.

Les intentions turques sont donc violentes et radicales. Mais ne perdons pas de vue pour autant, que de l’autre côté, à savoir côté régime syrien, côté Assad, ce n’est pas mieux. Voire c’est pire, au rayon exactions, tortures et massacres.

Donc Erdogan est montré du doigt comme étant le « méchant ». Dont acte. Mais ce n’est pas le seul dans cette affaire, il s’en faut de beaucoup.

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