Après le lourd bilan d’hier à Gaza, la journée a été plus calme aujourd’hui. Après la répression sanglante, et après le transfert d'ambassade à Jérusalem, les regards se tournent évidemment vers Israël et vers les États-Unis. Mais dans le "monde à l'envers", on s'interroge surtout ce soir sur le silence arabe.

Un blessé palestinien est évacué après les affrontements dans la bande de Gaza
Un blessé palestinien est évacué après les affrontements dans la bande de Gaza © AFP / Said Khatib / AFP

Il existe une phrase, un slogan très révélateur, que les manifestants Palestiniens scandent régulièrement depuis de longues années, mais que l’on connait peu en Occident. 

C’est « Win al Arab ? ». Littéralement, ça veut dire : « Où sont les Arabes ? » 

Tout est dit : les Palestiniens se sont habitués au fait que les gouvernements arabes ne s’intéressent plus à eux. 

Et hier soir, après le bain de sang de Gaza, les chancelleries du Proche et du Moyen Orient ont effectivement fait le service minimum. Seuls le Qatar et la Syrie ont employé le mot de « massacre ». 

Partout ailleurs, là où on pourrait logiquement s’attendre à une forte solidarité et une condamnation acerbe, il n’y a que de l’eau tiède.

Exemple le plus flagrant : les deux « poids lourds » de la région, l’Arabie Saoudite et l’Egypte se sont contentés de condamnation de pure forme sur ces (je cite) « tirs contre des civils désarmés », et de formules toutes faites sur « les droits des Palestiniens ».

Pilotage automatique, de la même manière, dans les Emirats ou au Koweït : on demande simplement une réunion du Conseil de Sécurité, dont tout le monde sait qu’elle ne conduira nulle part, puisqu’il y aura veto des Etats-Unis.

En résumé, les gouvernements arabes n’en ont pas grand-chose à faire des Palestiniens et particulièrement des 2 millions de Gazaouis coincés dans 360 km2.

L'Iran passe avant les Palestiniens

Pourquoi ils s’en moquent ?

D’abord parce qu’ils estiment avoir aujourd’hui d’autres chats à fouetter.

Pour l’Arabie Saoudite, les Emirats, le Bahreïn, la priorité c’est de contenir la poussée de l’Iran. Ils ont donc décidé de s’allier avec Israël pour affronter cet « ennemi commun ». 

L’Egypte ne veut pas se brouiller avec les Etats-Unis et combat les Frères Musulmans, donc le Hamas au pouvoir à Gaza : c’est pourquoi elle a fermé le terminal de Rafah, alors que c’était la seule issue pour sortir de la « prison à ciel ouvert » qu’est devenue la bande de Gaza.

La Jordanie ne veut pas se brouiller avec Israël, et s’est peu ou prou accommodée des 2 millions de réfugiés palestiniens qui vivent sur son sol.

Et on pourrait continuer la liste. Bref, les Palestiniens sont la dernière roue du carrosse.

Et les Gazaouis en particulier se retrouvent tout seuls. Ils n’ont rien à offrir dans le grand marchandage régional, si ce n’est leur désarroi, mais ça ne pèse pas grand-chose. 

Le risque Etat Islamique

Ce désintérêt arabe, n’est pas tout à fait nouveau, c’est vrai, mais globalement, au fil des décennies, ça ne cesse de s’accroître.

Dans les années 50, l’Egyptien Nasser avait érigé la cause palestinienne en sujet central. Et au début des années 80, l’Arabie Saoudite avait avancé un plan de paix.

Et puis l’affaire s’est étiolée, même s’il y a eu une nouvelle initiative saoudienne au début des années 2000.

Et là encore, vous allez me dire : mais pourquoi ?

Et bien plusieurs raisons expliquent ce désintérêt structurel.

D’abord, le paramètre « nous avons d’autres chats à fouetter » n’est pas nouveau : aujourd’hui c’est l’Iran, hier c’était le terrorisme islamique, avant-hier les révolutions et les guerres civiles, avant encore la situation au Liban ou la guerre dans le Golfe.

En réalité, le monde arabe est désuni : il ne parvient pas à parler d’une seule voix, entre autres sur le sujet palestinien.

Ensuite, les gouvernements arabes ont privilégié l’établissement de relations apaisées avec Israël. C’est de la real politik : composer avec un pays militairement et économiquement puissant, et soutenu par les Etats-Unis.

Enfin, et de longue date, la question palestinienne a été instrumentalisée par les pouvoirs arabes à des fins de politique intérieure. Vieille tactique : faire de beaux discours pour obtenir l’adhésion de foules promptes à condamner Israël, mais ne pas aller plus loin.

Et c’est comme ça que le sujet Palestine s’est progressivement réduit à un simple étendard. 

En réalité, les gouvernements arabes ont relégué ce sujet très loin dans l’ordre de leurs priorités. 

Cette attitude, évidemment, enlève toute pression sur Israël pour un règlement du conflit. 

Mais elle comporte un risque. Aujourd’hui, la seule organisation qui se met à défendre ouvertement les Palestiniens, c’est, je vous le donne en mille, le groupe Etat Islamique, en particulier depuis ses bases du Sinaï voisin. 

Jusqu’à récemment, Daech s’était plutôt désintéressé du sujet palestinien. C’est en train de changer. 

Et comme les jeunes Gazaouis n’ont plus que le désespoir pour bagage, il y a là une situation dangereuse, y compris pour Israël

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