Direction ce soir la région des Grands Lac au cœur de l’Afrique… Plus précisément le Burundi, où doit se dérouler demain un référendum constitutionnel préoccupant. Alors que la démocratie progresse presque partout en Afrique, là, c'est le "Monde à l’envers": un vrai retour en arrière.

Un supporter du président burundais Pierre Nkurunziza lors d'un meeting cette semaine
Un supporter du président burundais Pierre Nkurunziza lors d'un meeting cette semaine © AFP / STR / AFP

C’est même l’incarnation du contre-exemple !

Demain, un peu plus de 5 millions d’électeurs vont devoir y voter « Ego » ou « Oya ». Dans la langue principale du pays, le kirundi, cela veut dire « Pour » ou « Contre ».

Le premier problème, c’est que les Burundais ne savent pas précisément « pour ou contre » quoi…

Dans ce petit pays de la taille de 3 départements français, seulement 5% de la population a accès à Internet. C’est l’un des pays les plus pauvres du monde, espérance de vie 50 ans.

Et vous savez quoi ?  Jusqu’à ces derniers jours, le texte du référendum soumis au vote était accessible uniquement sur la Toile !

Et quand on y accède, voici ce qu’on y trouve :

-         Le président, Pierre Nkurunziza, pourra rester en place jusqu’en 2034 ! 

-         Il dirigera le pays « au nom de Dieu tout puissant » …

-         Et les forces de sécurité deviendront une « structure à part » qui ne répondra qu’à lui.

Et puis de toute façon, vous avez intérêt à voter « ego », c’est-à-dire « pour » !

Les opposants au texte n’ont eu aucun accès aux médias pendant la campagne, ils n’ont pu organiser qu’un seul meeting, dimanche dernier, et encore ce n’était pas dans la capitale.

Les radios étrangères, BBC et Voice of America, ont vu leur diffusion interrompue. Il est interdit de militer pour l’abstention. Et les partisans du président passent à tabac tous ceux qui tiennent des propos critiques. Autant dire que le résultat est connu d’avance !

Façon Bokassa et Amin Dada

Tout ça fait un peu dictature d’un autre âge… En fait on se croirait revenu dans les années 70, à l’époque des Bokassa et Amin Dada qui (l’un en Centrafrique, l’autre en Ouganda) s’étaient autoproclamés « chefs de tout » dans un délire mégalo et sanguinaire.

Parce qu’attendez, il n’y a pas que le référendum. Je vais vous raconter trois anecdotes révélatrices.

-         Il y a 2 mois, Pierre Nkurunziza a été élevé par son parti au titre de « imboreza yamako », ça veut dire « guide suprême éternel », rien que ça !

C’est un chrétien évangélique fervent, et il est présenté par sa femme, qui est pasteur, comme « l’élu de Dieu ».

-         Toujours début mars, 2ème anecdote, il a fait renvoyer 2 élus locaux. 

Vous ne devinerez jamais pourquoi. Ils avaient recruté deux footballeurs congolais qui ont osé le bousculer, lui, le président, lors d’un match de foot. Parce que Pierre Nkurunziza est fan de ballon rond, il joue dans sa propre équipe, « l’Alleluia football club » (ça ne s’invente pas) et la règle absolue c’est que c’est lui qui marque les buts !

-         Enfin toujours au début de l’année, il a essayé de rapatrier au Burundi les cendres de l’ancien roi du pays. Elles sont en Suisse depuis les années 60. Il voulait les récupérer pour s’en couvrir le corps et s’autoproclamer descendant du roi. 

Ça n’a pas pu se faire, mais bon vous avez compris le topo.

L'équilibre précaire Hutus - Tutsis

Tout ça fait quand même un peu folklorique et ça peut prêter à sourire, mais ça cache surtout une vraie dictature. 

Chiffres officiels de la fédération internationale des droits de l’homme : 456 meurtres commis par le pouvoir l’an dernier, 84 disparitions forcées, 283 victimes de tortures.

Chiffres de l’Onu : 200.000 déplacés dans le pays, 400.000 réfugiés dans les pays voisins, le Rwanda, la Tanzanie, la République Démocratique du Congo.

Alors là, certains vont peut-être me dire : oui mais bon c’est loin, c’est petit, on ne va pas en faire toute une histoire ! Et bien si !

D’abord, ça peut légitimer le retour de vieux clichés sur l’Afrique, alors que le continent connait une évolution démocratique réelle (on pense au Zimbabwe, à l’Ouganda, au Burkina Faso, à la Gambie, à la Sierra Leone).

Et surtout, attention, sonnette d’alarme : nous parlons de cette région des Grands Lacs, qui a connu le génocide des Tutsis (800.000 morts dans le Rwanda voisin) et la guerre civile dans ce même Burundi entre Hutus et Tutsis (300.000 morts).

Or ces derniers mois, les milices de jeunes Hutus liés au pouvoir ont fait leur réapparition.

Et dans le texte du référendum figure aussi la remise en cause de l’équilibre des pouvoirs entre les deux ethnies, cet équilibre qui (depuis les accords d’Arusha en l’an 2000), a évité un nouveau bain de sang. 

Jusqu’à présent la communauté internationale et l’Union Européenne semblent regarder ce sujet d’un œil assez distrait. Il est temps de se réveiller.

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