Le Brexit monopolise l’attention mais ce n’est pas le seul sujet au menu du sommet Européen. Il y a aussi la question de l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Europe pour deux pays des Balkans, l’Albanie et la Macédoine du Nord. La France refuse. Et ce refus pose question. C'est "le monde à l'envers".

Les drapeaux européens devant le bâtiment de la Commission européenne à Bruxelles ce 16 octobre
Les drapeaux européens devant le bâtiment de la Commission européenne à Bruxelles ce 16 octobre © AFP / Kenzo TRIBOUILLARD / AFP

Ça a chauffé hier à Luxembourg, selon plusieurs témoignages. Ça a chauffé lors de la réunion des ministres des affaires étrangères ou européennes. Et ça a chauffé en grande partie à cause de Paris.

L'état des relations entre les pays des Balkans et l'Union Européenne
L'état des relations entre les pays des Balkans et l'Union Européenne © AFP / Simon MALFATTO, Laurence SAUBADU, Vincent LEFAI / AFP

La France, en effet, bloque sur ce sujet de l’élargissement. Elle bloque sur le cas de l’Albanie, mais là elle n’est pas seule : le Danemark et les Pays-Bas ont la même position. Et l’Espagne hésite. La France bloque aussi sur le cas de la petite Macédoine du Nord (2 millions d’habitants, juste au-dessus de la Grèce) : et là selon plusieurs témoignages, Paris est tout seul. La France refuse même l’idée de séparer les dossiers des deux pays, alors que la Macédoine présente plus de garanties. Enfin encore plus fort, Paris cherche à éviter que le sujet soit, ne serait-ce qu’abordé, lors du sommet européen de demain.

Alors, devant un tel tir de barrage, on se dit que les arguments de la France doivent être sérieux. Examinons-les. Il y en a trois :

  • 1.     Les deux pays concernés n’ont pas rempli tous les critères préalables aux négociations, notamment en termes d’Etat de droit ;
  • 2.     Si on engage ne serait que le processus de négociation, il sera inarrêtable ;
  • 3.     Or trois : l’Europe, empêtrée dans le populisme, n’est pas prête pour un tel élargissement, c’est trop risqué politiquement.

Conclusion de Paris : il faut changer toutes les règles du processus. Dit comme ça, ça se tient, le raisonnement se défend.

L'Europe viole sa promesse

Seulement voilà, ce raisonnement pose deux problèmes majeurs. Le premier, c’est le non-respect de la parole donnée. Le blocage français peut conduire l’Europe à violer sa promesse. Dire « il faut modifier le processus », c’est un peu comme de changer les règles en cours de partie. Prenons une comparaison sportive : le club de football qui remporte le championnat de Ligue 2 monte automatiquement en Ligue 1 la saison suivante. Sauf que là non : le champion de Ligue 2 apprend au dernier moment qu’il doit rester en Ligue 2.

Pour comprendre, il faut rembobiner le film. Ça fait un an et demi que l’Union Européenne promène le chien vis-à-vis des candidats des Balkans : 6 pays au total, en commençant donc par l’Albanie et la Macédoine du Nord. Et depuis un an et demi, de sommet en sommet, il y a toujours une bonne raison pour repousser l’ouverture des négociations.

Le souci, c’est que l’Europe a fixé des critères à ces deux pays : sur l’Etat de droit, la liberté de la presse, la lutte contre la corruption et le crime organisé. Et les deux pays ont fait beaucoup d’efforts dans ce sens. En particulier la Macédoine du Nord, qui a même résolu le dernier écueil : un accord sur son appellation, son nom en tant que pays. Le contentieux avec la Grèce a été levé cet été. Au prix d’un investissement politique très fort. La chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini, s’était engagée devant témoins : si vous résolvez cette histoire de nom, les négociations débuteront avant la fin de l’année. Croix de bois, croix de fer.

Nous y sommes, et patatras. Parce que si la France bloque, tout est bloqué : il faut l’unanimité des membres. Du coup, ça envoie un message à tout le monde, et pas seulement auprès des deux pays concernés : les promesses européennes ne valent pas tripette.

Les Balkans poussés dans les bras de la Russie, de la Chine et de la Turquie

Une deuxième raison rend perplexe : les effets en chaine du refus français. Pour l’Europe elle-même d’abord. Hier, après cette fameuse réunion où ça a chauffé, les négociateurs finlandais et autrichiens, qui pilotent l’affaire, étaient très remontés contre la France. Le commissaire autrichien à l’élargissement Johannes Hahn a même eu cette formule : 

« Je m’excuse auprès des peuples de Macédoine et d’Albanie, ce n’est pas un jour glorieux pour l’Europe ».

En plus, ça crée un contentieux entre Paris et Berlin. Parce que l’Allemagne, à l’inverse, est très favorable à ce processus d’élargissement. Un diplomate allemand nous confiait récemment : « il faut montrer aux Balkans la sortie du tunnel ». Ça c’est pour l’Europe.

Et puis de l’autre côté, il y a les conséquences pour les Balkans. En leur fermant la porte, l’Europe les jetterait dans les bras d’autres partenaires. Des partenaires moins soucieux des libertés mais dont la parole  apparaîtra plus fiable :

  • La Russie, qui aide déjà diplomatiquement et financièrement la Serbie ;
  • La Chine, qui investit dans les infrastructures : un aéroport en Albanie, des autoroutes en Serbie ;
  • Et la Turquie, dont l’influence grandit, via la religion, en Bosnie, au Kosovo ou en Albanie.

Il y a quelques mois, le premier ministre albanais Edi Rama nous disait : 

« L’Europe est injuste avec nous ».

Donc oui, prendre le risque de désespérer les Balkans, vu en plus l’Histoire violente de la région, au cœur de l’Europe, c’est un pari discutable.

L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.