Deux attaques de drones contre les sites pétroliers saoudiens pourraient déclencher une flambée des prix de l’essence. Et on parle à nouveau de risque de guerre dans la région. Mais ça pourrait au contraire pousser à la négociation. A condition de remonter jusqu'au bout le fil de l'enquête. C'est "le monde à l'envers".

Les images satellite de la NASA montrant les incendies dans les sites pétroliers saoudiens
Les images satellite de la NASA montrant les incendies dans les sites pétroliers saoudiens © AFP / Handout / NASA Worldview / AFP

On va essayer de jouer aux détectives, même si ça contient une part inévitable de spéculation dans cette région du monde où les doubles jeux sont la règle. Mais si dans quelques jours ou semaines vous voyez votre facture d’essence augmenter à la pompe, ça vaut quand même le coup de se demander pourquoi.

Le risque est réel puisque le cours du baril a augmenté de 12% en ce lundi 16 septembre. Et pour cause : avec ces deux installations pétrolières en flammes, 5% de la production mondiale est affectée. C’est énorme.

Alors à qui la faute ? Prenons une loupe, une carte, et jouons les Sherlock Holmes de base.

Il y a un coupable idéal, puisqu’il revendique l’attaque : ce sont les rebelles Houthis du Yémen, en conflit ouvert avec l’Arabie Saoudite. Ils ont des liens établis avec l’Iran. Sauf qu’il y un truc qui ne colle pas : selon plusieurs experts militaires, ils sont trop loin géographiquement, près de 1000 kms au Sud, et ils ne possèdent pas des drones d’une portée suffisante.

Prenons maintenant la loupe. Selon des images satellite que s’est procuré le New York Times, il y a une autre piste : un tir provenant d’Irak. Cette fois, nous sommes au Nord de la cible, et beaucoup plus près : 500 kms. Et là il y a un auteur possible, selon la revue Middle East Eye généralement bien informée : la milice chiite Hashd Al Chaabi. Elle possède la technologie suffisante. Et elle serait entourée de conseillers iraniens.

C’est sans doute à cette conclusion qu’est arrivé le patron de la diplomatie américaine Mike Pompeo pour affirmer hier : « L’Iran vient de lancer une attaque sans précédent ».

Le calcul des Pasdarans 

Dans les deux cas, ça nous ramène à Téhéran, mais une fois qu’on a dit Téhéran, on n’a pas fini de remonter le fil. 

Téhéran c’est grand. Pour le dire autrement, le pouvoir iranien n’est pas un bloc monolithique. Il a beau être particulièrement opaque, on sait que plusieurs forces s’opposent en son sein. Pour faire simple, les durs et conservateurs face aux réformateurs et progressistes. Tout le monde est guidé par la même fierté, la même volonté de défendre le pays. Mais la stratégie diffère. En l’occurrence, il y a de bonnes raisons de penser que la milice irakienne montrée du doigt a plutôt des liens avec les durs du régime à Téhéran.

A ce moment de l’enquête, on sort la question classique : à qui profite le crime ? Réponse : probablement là aussi, aux plus durs, qui cherchent la confrontation avec Washington. J’ai nommé : les Pasdaran, les Gardiens de la Révolution.

D’ailleurs ils ne s’en cachent même pas. Un ancien membre de leur bureau politique a parlé hier d’un « avertissement à Washington ». Et le général qui dirige la division aérospatiale des Pasdaran a embrayé en se disant prêt à un conflit armé où toutes les bases américaines situées à moins de 2000 kms de l’Iran seraient menacées.

Il faut comprendre aussi que les Gardiens de la Révolution restent très puissants en Iran. Et pour cause : comme ils contrôlent l’essentiel de l’économie parallèle, ils souffrent moins que les autres de l’embargo économique américain.

On se résume : de la pompe à essence, on peut remonter jusqu’aux durs du régime iranien. En tous cas c’est une hypothèse plausible.

L'alliance objective des faucons des deux bords

Question suivante posée à l'enquêteur en herbe: pourquoi cette attaque maintenant ? Là encore, on peut formuler une hypothèse simple, un peu caricaturale mais simple : ils ne veulent pas de la paix.

Et ces derniers jours, on avait justement fait des petits pas dans la direction de l’apaisement : une médiation française plutôt efficace, la mise à l’écart du va-t’en guerre John Bolton à Washington et la rumeur persistante d’une rencontre au sommet Trump Rohani la semaine prochaine en marge de l’Assemblée générale de l’ONU. C'est une perspective insupportable pour la frange dure.

Après cette double attaque, mission accomplie : le risque de conflit reprend le dessus, vu que Trump va forcément vouloir défendre les automobilistes américains (n’oublions pas, tout ça est aussi une histoire de pompe à essence).

Dans cette affaire, les faucons des deux côtés sont des alliés objectifs. Ils poussent au crime.

C’est là que ça devient dangereux, parce que les apprentis sorciers sont nombreux et ne manquent pas de moyens.

Et c’est précisément là que des leaders éclairés devraient se tendre la main pour chercher une porte de sortie. Réaliser que les durs cherchent à vous manipuler en frottant des allumettes. Et qu’après il sera trop tard. Réaliser que c’est donc le bon moment pour négocier.

On peut toujours rêver.

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