La très vaste Indonésie se rendait aux urnes ce 17 avril. Les premiers résultats laissent penser que le président sortant Joko Widodo sera reconduit. Et à tous ceux qui pensent l’Islam incompatible avec la démocratie, l’Indonésie vient démontrer le contraire. C’est le « Monde à l’envers ».

Des électeurs indonésiens à Bali en train de mettre leur bulletin dans l'urne
Des électeurs indonésiens à Bali en train de mettre leur bulletin dans l'urne © AFP / Johanes Christo / NurPhoto

Et l’exemple indonésien est de taille. De grande taille. De quoi parlons-nous ? 

D’un pays qui est à la fois le plus grand pays musulman au monde (260 millions d’habitants) et, aussi la troisième démocratie de la planète par la taille (après l’Inde et les Etats-Unis).

C’est même une démocratie impressionnante.

Aujourd’hui, 192 millions d’Indonésiens étaient appelés aux urnes dans les 17.000 îles de cet archipel. C’était à la fois un scrutin présidentiel, législatif, régional et local. Les chiffres sont saisissants : 800.000 bureaux de vote, 245.000 candidats, 16 partis politiques, 30% de femmes parmi les candidats. Et tout s’est bien passé, dans le calme.

Indice supplémentaire qu’on parle bien d’une démocratie : les électeurs ont même eu droit pendant la campagne à leur déluge de fake news !

Qui plus est, c’est le candidat le plus modéré qui semble donc l’avoir emporté, même si le résultat ne tombera que dans un mois : Joko Widodo, tout le monde l’appelle Jokowi en Indonésie.

57 ans, souvent les baskets au pied, fan de hard rock, on le présente souvent comme un « Obama indonésien ».

Pendant son premier mandat, il a augmenté le salaire minimum, étendu l’assurance maladie, développé les bourses d’études, fait construire des routes et des aéroports. Le tout avec une croissance économique de 5%.

Le plus grand pays musulman du monde est donc bien une démocratie.

Du Soudan à l'Algérie l'aspiration de musulmans à la démocratie

Le débat sur la compatibilité de l'Islam et de la démocratie est un débat passionnant qui divise les philosophes, les historiens, les théologiens. Et le souci, soit dit en passant, c’est que ce débat est souvent instrumentalisé politiquement, en particulier à l’extrême droite.

Dans ce débat, les uns disent qu’il y a une incompatibilité de principe entre Islam et démocratie parce que la religion musulmane instituerait une primauté du religieux sur le politique.

Et la situation de nombreux pays leur donne raison : l’échec des printemps arabes, ou l’autoritarisme ultra-conservateur des monarchies du Golfe.

Mais les autres observent que la liberté individuelle est essentielle dans la religion musulmane et qu’elle est aussi centrale dans la démocratie occidentale. Les deux seraient donc compatibles.

Et quelques exemples récents démontrent, au-delà du cas de l’Indonésie, que l’aspiration aux libertés publiques propres à la démocratie est bien présente en terre d’Islam.

Je pense d’abord au Soudan, où la mobilisation populaire se poursuit. Elle a déjà fait chuter le tyran Omar El Bechir et elle s’oppose à l’utilisation de la religion comme justification d’un régime dictatorial.

Dans un autre registre, regardons l’Algérie qui a connu l’horreur du terrorisme islamiste. Aujourd’hui, l’Islam est peut-être plus présent que jamais dans la société algérienne, mais cela n’empêche pas l’aspiration démocratique.

Il peut donc y avoir, en terre d’Islam, des sociétés civiles qui, tout en pratiquant la religion, ne veulent pas d’un pouvoir politique religieux. 

Le radicalisme religieux en essor même en Indonésie

Mais dans le même temps, il y a aussi un essor du fondamentalisme musulman. Et la situation peut donc évoluer. 

Revenons à l’Indonésie. La démocratie fonctionne, un modéré semble devoir l’emporter, on l’a dit.

Mais l’intolérance a marqué des points pendant la campagne. Avec une poussée du wahhabisme et du salafisme venus d’Arabie Saoudite. En face, l’Islam de tolérance, que l’on appelle « Nusantara », propre à l’archipel indonésien, est apparu en recul.

Le candidat de l’opposition, héritier de l’ancienne dictature, s’est tourné vers des groupes islamistes radicaux.

Et même Jokowi, le président modéré au pouvoir, a dérivé vers un discours religieux. Il a notamment recruté comme colistier un prédicateur islamiste conservateur Ma’ruf Amin. Et il s’est rendu en pèlerinage à La Mecque pour mieux rallier à sa candidature les puissantes écoles coraniques.

Pendant la campagne, les discriminations se sont accrues contre les minorités religieuses du pays, les chrétiens, les hindouistes. 

Bref, la religiosité s’accroit en Indonésie et menace les libertés.

Et quand le politique se met à miser sur la religion, à instrumentaliser la religion quelle qu’elle soit, c’est généralement le début des ennuis pour la démocratie.

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