L’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo vient donc d’être acquitté par la CPI, la Cour pénale internationale, et il semble en passe d’être libéré. Cette décision a tout d’un nouvel échec de la justice internationale, mais ne tirons pas trop vite sur l’ambulance CPI. C’est le "Monde à l’envers".

L'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo devant la Cour au moment de l'annonce de son acquittement
L'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo devant la Cour au moment de l'annonce de son acquittement © AFP / Peter DEJONG / ANP / AFP

Un nouveau fiasco !

C’est évidemment la première idée qui vient à l’esprit pour qualifier cette décision. 

Après sept ans d’instruction (7 ans !) et trois ans de procès, Laurent Gbagbo et son co-accusé Charles Blé Goudé sont donc acquittés. 

Les motifs d’inculpation étaient pourtant très forts : meurtres, viols, persécutions. 

Résultat : zéro. Tout ça pour ça !

On imagine la colère des familles de victimes : près de 3000 personnes avaient été tuées il y a 8 ans en Côte d’Ivoire lors des affrontements post électoraux.

Et que dit la Cour pénale internationale ? 

Elle dit, page 4 du jugement, « le Procureur ne s’est pas acquitté de la charge de la preuve ».

Autrement dit, la Cour ne conteste pas que des massacres ont eu lieu. Mais elle estime que les preuves de la culpabilité de Gbagbo n’ont pas été apportées.

C’est donc un fiasco de l’instruction : dossier non étayé, avec beaucoup de témoignages invalidés.

Et oui c’est un échec de plus. En 16 ans d’existence, la CPI n’a condamné que trois personnes, essentiellement des sous-fifres. 

Les précédents dirigeants politiques traduits en procès ont, eux aussi, été relaxés : le congolais Jean-Pierre Bemba, le kenyan Uhuru Kenyatta.

C’est maigre pour cette institution qui a déjà coûté plus d’un milliard d’euros avec 18 juges payés 15.000 € par mois.

Cette cour emblématique de la justice internationale peut donc donner en effet l’impression de ne servir à rien.

Un besoin de transformation 

Faut-il la fermer pour autant ? Non !

C’est tentant, bien sûr. Et c’est d’ailleurs la volonté affichée des Etats-Unis de Trump par exemple.

Mais on peut aussi prendre la défense de la CPI.

Revenons sur cette décision Gbagbo. 

D’abord elle est saine. Pas de preuves suffisantes, pas de condamnation, disent les juges. Une justice qui sait acquitter, c’est une justice qui marche.

Et en plus en toute transparence : tous les comptes-rendus d’audience sont disponibles pour vous et moi.

Ce que révèle cette décision, c’est surtout le besoin de transformation de la CPI, en particulier de son pôle d’enquête. 

La justice internationale manque de moyens d’investigation qui lui soient propres. Elle n’a que très peu d’enquêteurs de terrain. 

Et ça l’expose mécaniquement aux manipulations. Par exemple, dans le dossier Gbagbo, l’instruction a, un temps, utilisé une vidéo d’exactions qui, en fait, provenait du Kenya et pas de Côte d’Ivoire !

Ensuite, la CPI est depuis trop longtemps instrumentalisée politiquement. 

Et de ce point de vue, l’ancien procureur Luis Moreno Ocampo n’était pas un parangon de vertu. C’est lui qui avait initié cette instruction bancale contre Gbagbo.

Et en grande partie sous la pression de qui ?  De Paris, qui voulait assurer la stabilité de la Côte d’Ivoire au profit du rival de Gbagbo, Alassane Ouattara.

Cet acquittement ne démontre donc pas l’inutilité de la CPI, mais plutôt son manque de moyens pour faire justice.

Enfin des enquêtes contre les puissants

L’autre grand reproche fait à la CPI, c’est d’être quasi raciste, de n’enquêter que sur les pays Africains !

C’est vrai et c’est faux.

C’est vrai : 10 des 11 enquêtes officiellement ouvertes par la Cour l’ont été ou le sont contre des dirigeants africains. 

Mais c’est faux, parce que c’est en train de changer : comme en miroir de ces 11 enquêtes officielles, il y a 10 nouvelles enquêtes « préliminaires » plus récemment ouvertes.

A l’initiative de Fatima Bensouda, la nouvelle procureure depuis 6 ans.

Et ces 10 nouveaux dossiers portent tous sur des pays non-africains, y compris sur les grandes puissances ou leurs alliés.

Enquêtes sur les pratiques des soldats américains en Afghanistan et des soldats britanniques en Irak.

Enquêtes sur les affrontements en Ukraine, sur la répression des Rohingyas en Birmanie, sur la Colombie, sur la Palestine.

Tout ça ne plait, vous l’imaginez, ni aux Etats-Unis, ni à la Russie, ni à la Chine.

Et comme par hasard, maintenant que la CPI envisage enfin de s’attaquer aux agissements des puissants, elle se fait tirer dessus : « Fermez la, elle est inutile ! »

La ficelle est un peu grosse. L’ambulance CPI, on l’a compris, est bourrée de défauts, mais il faut bien comprendre aussi qui a intérêt à tirer sur cette ambulance.

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