L’Algérie et la Tunisie sont toutes deux engagées dans un processus électoral. En Algérie, la présidentielle vient d’être fixée au 12 décembre. En Tunisie, on connait le résultat du 1er tour de la présidentielle, avec la qualification de deux outsiders. Mais l'Algérie c'est "le monde à l'envers" de la Tunisie.

Les forces de l'ordre face aux manifestants ce mardi 17 septembre à Alger
Les forces de l'ordre face aux manifestants ce mardi 17 septembre à Alger © AFP / RYAD KRAMDI / AFP

D’un côté, un processus transparent. De l’autre un match truqué. Le contraste entre les deux pays voisins est vraiment saisissant.

La Tunisie, une nouvelle fois, vit un moment électoral assez exemplaire, sans heurts ni contestation majeure. Les résultats du scrutin plaisent ou ne plaisent pas. Mais le vote est libre. Et tout laisse espérer un second tour dans le calme, sans doute début octobre, en même temps que les législatives.

En Algérie, c’est l’inverse : le scrutin annoncé est un miroir aux alouettes. 

A première vue, on peut être tenté de se dire : ah une élection présidentielle c’est bien, il est temps de trouver enfin un successeur à Bouteflika. Mais dans les faits, on est en plein dans l’illustration du célèbre slogan de Mai 68, « Elections piège à cons ».

Le processus électoral n’est rien d’autre qu’un pilotage automatique géré par l’État-major de l’armée. Le général Gaid Salah, qui contrôle désormais tous les leviers du pouvoir, a fixé lui-même la date : 12 décembre. Et le président par intérim Bensalah, qui compte pour du beurre, a obtempéré. En créant à la vite une instance de préparation des élections. Instance prétendument « indépendante » : petit hic, aucune personnalité de l’opposition n’y figure.

Et le tout est emballé dans le jargon lunaire propre aux régimes autoritaires, je cite : « le peuple se déplacera massivement, l’horizon est prometteur, les réfractaires sont une horde égarée ». C'est presque de la poésie !

Bref, c’est une élection montée à la hussarde dont l’objectif est tout sauf démocratique.

Le formol d'un système tenu par l'armée

Encore faut-il qu’il y ait des candidats et là encore, le contraste est flagrant entre les deux pays.

En Tunisie, il y avait 26 candidats sur la ligne de départ. On peut y voir une fragmentation excessive du paysage politique, mais le moins que l’on puisse dire c’est que l’offre est variée. Et les deux qualifiés pour le second tour sont donc deux candidats iconoclastes, n’appartenant à aucun des grands partis : l’universitaire Kais Saied, 18% des voix, et l’homme d’affaires Nabil Karoui, 15% des voix. Le paysage politique n’est pas figé, il se renouvelle.

En Algérie, là encore, c’est l’inverse. On baigne dans le formol.

Et l’objectif de l’armée, avec cette élection du 12 décembre, c’est précisément de conserver le formol. Ne pas le laisser le temps aux oppositions de se structurer pendant une période de transition. Récupérer au plus vite une légitimité des urnes pour conserver le pouvoir. Ces derniers mois, le général Gaid Salah a verrouillé l’affaire : il a changé plusieurs hauts gradés puis il a fait la tournée des popotes pour s’assurer de leur fidélité.

Et dans le même temps, l’armée a pris le contrôle des leviers économiques, en écartant les milieux d’affaires. 

L’Etat-major fait donc semblant d’ignorer que la rue algérienne, depuis 7 mois, veut changer tout le système, pas juste un ou deux hommes. Et pour cause : c’est l’armée, désormais, le rouage principal du système.

Pour sauver les apparences, il faut juste s’assurer de la présence plusieurs candidats, pour un semblant de démocratie. Et ça, effectivement c’est pas gagné : le scrutin a déjà été reporté deux fois, faute de candidats en lice.

La répression en plein essor

Évidemment, on peut aussi miser sur le fait que la rue algérienne finisse par l'emporter. Mais pour l’instant ça n’en prend pas le chemin: contraste, toujours, avec la Tunisie, où la rue peut s’exprimer, même si tout n’est pas parfait.

A l’inverse, en Algérie, depuis quelques jours, la répression est en marche. Plusieurs figures de la contestation ont été arrêtées : aujourd’hui même Samir Benlarbi, jeudi dernier Karim Tabbou (il risque 10 ans de prison et vous savez quel est le motif ?  « Démoralisation de l’armée », ça ne s’invente pas).

Cet après-midi encore à Alger, des dizaines de manifestants ont été interpellés. Certains lieux de rassemblement, comme la place de la Grande Poste, sont désormais interdits. Les réunions d’ONG sont régulièrement proscrites. Et les rares médias indépendants comme TSA visés par des coupures numériques.

En face, la société civile persiste. Sept mois après, les défilés continuent : aujourd’hui à Alger, Oran, Constantine, Bejaia, Tizi Ouzou. Et la situation économique se dégrade : le géant pétrolier Sonatrach est fébrile, le pouvoir d’achat des ménages diminue.

Beaucoup d’ingrédients rendent la situation explosive. De nombreux diplomates sont inquiets.

La rue algérienne a fait preuve jusqu’à présent d’une maturité exceptionnelle, pour éviter les affrontements parce qu’ils constitueraient autant d’alibis pour déclencher une répression féroce en retour.

Tout ça tient. Mais jusqu’à quand ?

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