La chute du dernier bastion du groupe Etat Islamique en Syrie semble imminente à Baghouz. Mais comme dans un miroir inversé, pendant ce temps, la menace islamiste se développe à nouveau au Sahel, en Afrique et au Burkina Faso. C’est le « Monde à l’envers ».

Les soldats français de l'opération Barkhane lors de la visite du Premier ministre Edouard Philippe fin février
Les soldats français de l'opération Barkhane lors de la visite du Premier ministre Edouard Philippe fin février © AFP / Alain JOCARD / AFP

Il ne faut jamais crier victoire trop tôt. C’est vrai en Syrie, où l’annonce prochaine de la chute de Baghouz ne signifiera pas pour autant la disparition totale du groupe Etat Islamique : il est défait militairement, mais son influence idéologique demeure forte.

Et surtout, le parallèle avec le Mali incite à la plus grande prudence. Car voilà bien un endroit où l’on a crié victoire trop tôt, en septembre 2013, après l’intervention française Serval. En ce printemps 2019, non seulement ça continue, mais ça se dégrade.

Hier, dans le centre du Mali, à Dioura, un commando islamiste a débarqué, à moto et en voiture, en plein milieu d’un camp de l’armée. Bilan : 21 morts. C’est l’opération la plus meurtrière contre l’armée malienne depuis 6 ans.

Dans la même zone, près de la ville de Mopti, six autres personnes ont été tuées mardi dernier. Au total, tenez-vous bien, l’ONU a recensé l’an dernier 5 attaques terroristes par semaine dans le pays, avec au moins 500 civils tués en 12 mois.

Les combats, qui se concentraient dans le Nord, près de l’Algérie, il y a 6 ans, se sont donc déplacés vers le centre du Mali. Et ils ont gagné les pays voisins, le Niger, et surtout le Burkina Faso, où un tiers du pays vit sous l’état d’urgence : là aussi 5 morts le week-end dernier.

C’est donc peu de dire que rien n’est réglé.

Une zone immense et incontrôlable

Six ans après, disons que le bilan militaire est… mitigé. Aujourd’hui, la force internationale sur place compte plus de 20.000 hommes :  5000 pour les opérations françaises Barkhane et Sabre, près de 4500 pour la force des pays de la région (le G5 Sahel) et environ 12.000 hommes de l’ONU.

L’armée française se targue de quelques succès, non sans raison : elle affirme avoir « neutralisé » (c’est le vocabulaire militaire) 600 terroristes l’an dernier, dont le chef de la puissante Katiba Macina, Amadou Koufa.

Mais cette dernière élimination n’a jamais été confirmée.

Et surtout, les soldats de Barkhane restent les seuls vraiment opérationnels : les hommes du G5 Sahel sont insuffisamment formés, et les Casques Bleus de l’ONU ne vont pas au front.

En face, plus de 6 ou 7 mouvements islamistes continuent de prospérer. Ils ont quitté les centres urbains pour se disséminer dans les campagnes. Là ils instrumentalisent de vieux conflits ethniques, par exemple celui qui oppose les éleveurs Peuls aux agriculteurs Bambaras ou Dogons. 

Ces islamistes sont beaucoup moins nombreux et beaucoup moins bien équipés que les soldats français avec leurs blindés, leurs hélicoptères, leurs drones. Mais ils sont insaisissables, dans cette immense zone désertique du Sahel.

Plusieurs experts militaires estiment donc que l’intervention militaire française est partie pour durer très longtemps : 10, 15 ans. Si on ajoute que ça nous coûte au moins 1 million d’euros par jour, ça pose question.

Une reconstruction politique introuvable

Autant dire que l’échec est politique avant que d’être militaire !

Le conflit au Sahel perdure, d’abord parce qu’il n’y a pas de processus politique digne de ce nom: pas de budget pour l’éducation, peu d’infrastructures, un accès souvent inégal à la terre et aux ressources, pas de plan de reboisement ou de relance des cultures, etc.

Ajoutons que la coalition internationale couvre parfois les pratiques discutables de certaines milices et qu’elle a pour principal allié dans la région, le Tchad. Or le Tchad d’Idriss Deby, c’est sans aucun doute une armée organisée, mais ce n’est pas le champion de la démocratie.

Comme on se montre incapable de proposer un modèle de gouvernance séduisant, il n’est pas étonnant que les groupes islamistes continuent de séduire des populations plongées dans la pauvreté.

Revenons-en à notre miroir inversé de départ : même s’il y a beaucoup de différences entre le Sahel et le Moyen-Orient, il y a un point commun. 

Non seulement il ne faut pas crier victoire trop tôt contre les groupes islamistes, mais surtout il faut reconstruire politiquement au plus vite.

Sinon les mêmes causes produisent les mêmes effets. Et les mouvements extrémistes finissent par réapparaître, sous une forme ou une autre. Inexorablement.

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