Suspense avant le sommet européen de demain, pour la répartition des postes-clés après les élections, notamment celui de la présidence de la commission. Et les Européens semblent suspendus à un accord entre Paris et Berlin. Sauf que le moteur franco-allemand est peut-être une notion datée. C'est "le monde à l'envers".

Emmanuel Macron et Angela Merkel lors du dernier sommet européen fin mai 2019
Emmanuel Macron et Angela Merkel lors du dernier sommet européen fin mai 2019 © AFP / Olivier Matthys / POOL / AFP

C’est l’idée reçue, le tabou par excellence : il n’y aurait pas d’Europe dynamique sans un moteur franco-allemand tournant à plein régime. La clé du succès du sommet de cette fin de semaine serait donc entre les mains de Paris et de Berlin, et de leur entente sur la répartition des « top jobs », comme on dit à Bruxelles.

Et si tout ça était une illusion, une illusion flatteuse pour Paris et Berlin qui du coup restent pénétrés de leur grandeur, mais un miroir aux alouettes ?

Premier constat, cet axe Paris Berlin, à la veille de ce sommet, est en tous cas un axe faible.

Faible, chacun des deux partenaires :  Angela Merkel est fragilisée par les fissures dans sa « grande coalition » et par la poussée des Verts en Allemagne, Emmanuel Macron est fragilisé par le résultat mitigé de la République en Marche aux Européennes et par les débuts catastrophiques de Nathalie Loiseau à Bruxelles.

Faible donc chacun des deux partenaires, faible aussi, leur alliance. Ils ne sont pas vraiment d’accord sur la date limite pour le Brexit. Pas d’accord non plus sur le premier budget de la zone Euro, qui n’en est pas vraiment un. Pas d’accord enfin sur l’identité des fameux postes-clés au sein des institutions européennes.

Une condescendance irritante 

En plus cet axe, même faible irrite beaucoup d’Européens. Peu le disent à visage découvert : personne ne veut se mettre à dos Berlin ou Paris. Mais beaucoup trouvent que les deux capitales sont souvent condescendantes vis-à-vis des 26 autres membres de l’Union Européenne.

Voici la confidence d’un élu belge : « On laisse Paris et Berlin croire qu’ils décident pour ne pas les froisser, mais c’est exaspérant ». En fait, souvent, les Français et les Allemands semblent persuadés qu’il leur suffit de s’entendre pour que tout le monde leur emboite le pas. Et ce n’est pas si simple.

La condescendance française, en particulier, est régulièrement pointée du doigt. Par exemple, sur la constitution du budget de la zone Euro, Paris aurait pu aller chercher des alliés : en Espagne, au Portugal, en Italie, voire aux Pays-Bas pourtant adepte de l’orthodoxie financière, mais favorable à plus d’intégration bancaire. Mais Paris semble avoir un peu négligé ces partenaires potentiels. Du coup le résultat est très modeste.

De la même manière, la France se voit souvent reprocher de mépriser le travail législatif en commission au Parlement européen. Même de source proche de l’Elysée, on admet d’ailleurs cette critique.

Des alternatives de leadership ailleurs en Europe

Par dessus le marché, il y a plein d'autres acteurs, en dehors de Paris et de Berlin, qui sont susceptibles de booster l’Union. Il y a plein d’alternatives, d’autres pays leaders.

D’abord les Pays-Bas : membre fondateur de l’Europe, à ne jamais sous-estimer. C’est un pays qui sait naviguer entre Paris et Berlin, et dont le premier ministre libéral Mark Rutte, est un pivot dans les négociations. Avec le Danemark, un peu plus au Nord, il joue aussi un rôle important sur la question clé du climat.

Au Sud, cette fois, il faut compter avec l’Espagne et le Portugal : deux premiers ministres socialistes, Pedro Sanchez et Antonio Costa, qui ont le vent en poupe électoralement et dont le poids politique est croissant au sein de l’Union.

Enfin, il ne faut pas négliger non plus le groupe dit de Visegrad, à l’Est. Avec notamment la Pologne, incontournable, et les plus petites Slovaquie et République Tchèque, bien présentes en coulisses. Notons-le aussi au passage : après le « hara kiri politique » de Nathalie Loiseau, c’est un roumain, Dacian Ciolos, qui vient ce midi de prendre la tête du groupe des Libéraux au Parlement.

Et pour les futurs postes-clés, on pourrait très bien imaginer une équipe sans le moindre allemand ou le moindre français : pourquoi pas la danoise Vestager à la présidence de la commission, l’espagnol Borrel à la tête de la diplomatie, l’irlandais Varadkar à la tête du Conseil et le finlandais Rehn à la Banque centrale. Et cette affiche aurait de l’allure.

La compétence plutôt que la nationalité

On peut objecter que tout de même ce serait un souci si l’Europe se privait du moteur franco-allemand mais là encore, tabou, ça se discute aussi.

En fait c’est une idée reçue un peu datée : l’Europe s’est créée en grande partie pour qu’il n’y ait plus la guerre sur le continent, donc l’alliance voire la domination franco-allemande, est toujours apparue, de ce point de vue, indispensable.

Est-ce pour autant un chèque en blanc qui autorise Paris et Berlin à prendre les choses de haut ? Est-ce pour autant une garantie de compétence et d’efficacité pour faire avancer l’Europe sur le climat ou sur l’économie ?

Poser ces questions, c’est y répondre.

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