Après 8 ans de conflit, la population syrienne reste prise en étau. Au Nord, les forces Turques ont pris le contrôle d’Afrin.Et à Damas, les forces d’Assad vont bientôt maitriser le quartier de la Ghouta. Assad et Erdogan semblent donc des alliés mais ce n'est qu'une apparence. C'est le "monde à l'envers"'.

Bachar al Assad visite ses troupes dans la Ghouta (document de la page Facebook de la présidence syrienne)
Bachar al Assad visite ses troupes dans la Ghouta (document de la page Facebook de la présidence syrienne) © AFP / "AFP PHOTO / HO / SYRIAN PRESIDENCY FACEBOOK PAGE" -

Ah le parallèle était saisissant ce week-end. Assad et Erdogan, paradant tous les deux, à distance l’un de l’autre…

D’un côté Assad en train de se faire filmer, lunettes de soleil sur le nez, au milieu de ses soldats dans le quartier de la Ghouta, désormais contrôlé à 75% par son armée.

De l’autre Erdogan profitant d’une cérémonie de commémoration d’une victoire ottomane il y a 103 ans, pour annoncer fièrement que « le drapeau turc flotte sur Afrin, repris aux forces Kurdes ». 

Bienvenue en Syrie ! Erdogan au Nord. Assad au Sud. Et au milieu : des populations civiles sous les bombes ou sur les routes de l’exil. En particulier les Kurdes. 

Les deux dirigeants sont effectivement, aujourd’hui, des alliés objectifs.

Et vous savez quoi ? Ils ne vont sans doute pas en rester là.

Au Nord, Erdogan va vouloir pousser son avantage : c’est-à-dire prendre la maîtrise de la totalité de la bande située au sud de la frontière turque, côté syrien. 

Il en contrôle déjà la moitié. Il veut aller plus loin en reprenant les villes de Manbij et Kobane, situées plus à l’Est. Il aurait tort de se priver, puisqu’il considère les Kurdes comme une menace, et que les Occidentaux laissent faire.

De l’autre côté au cœur de la Syrie, Assad, après la Ghouta, s’attaquera sans doute à Idlib, la dernière zone qui lui résiste. Une zone où se trouvent des groupes jihadistes mais plus encore où s’est développé un embryon de pratique démocratique.

Soit dit en passant, on aurait presque oublié que la révolution syrienne a commencé comme ça, par une aspiration à la démocratie.

On se résume : Assad et Erdogan se « partagent le boulot ». Parce qu’ils ont aujourd’hui un double intérêt commun : 

-         Réduire la zone d’influence kurde ;

-         Et montrer que les Occidentaux, Européens comme Américains, n’ont plus aucun pouvoir réel dans le pays.

Renversements d'alliance et vrais ennemis

Sauf que ça ne peut pas durer.

D’abord, les Alliances ne sont souvent que de circonstance. 

L’Histoire avec un grand H l’a souvent démontré, et l’histoire récente dans la région en est l’illustration. Deux exemples : 

-         Les Occidentaux ont fait alliance avec les Kurdes pour éradiquer le Groupe Etat Islamique. Maintenant que c’est à peu près fait, ils laissent tomber les Kurdes. Pardonnez le raccourci mais c’est quand même ça.

-         De même, les Turcs ont contribué à bombarder les Islamistes de Daech ; mais maintenant ils sont passés à autre chose : se débarrasser des Kurdes. Donc pour chasser les Kurdes d’Afrin, ils s’appuient sur des milices… islamistes ! 

Alors la suite c’est quoi ? Imaginons qu’Erdogan et Assad parviennent tous les deux à leur fin, l’un à repousser les Kurdes loin de la frontière, l’autre à éradiquer toute forme d’opposition…

Et dans ce cas, devinez quoi ? Les deux hommes vont se retrouver face à face.

Et là, préparez-vous à ce qu’ils cessent d’être des alliés. Parce qu’ils se détestent.

Erdogan a qualifié Assad de « terroriste » à plusieurs reprises. Et surtout il soutient les Frères Musulmans, les grands adversaires sunnites d’Assad. Assad qui, lui, est alaouite, autrement dit une branche du chiisme.

Pour faire bonne mesure, ajoutons de vieux contentieux entre la Turquie et la Syrie : 

-         Sur la Province d’Hatay, zone disputée entre les deux pays (sur la Méditerranée) ;

-         Ou sur la maitrise des ressources en eau potable du bassin de l’Euphrate.

Bref, pour de vrai, ils ne sont pas copains du tout.

Qui pour arbitrer le face à face Assad Erdogan ?

Les Occidentaux ont-ils encore un rôle à jouer dans cette affaire ?

Pour l’instant, dans la partie d’échecs ils ont perdu. Comme si la diplomatie occidentale n’avait pas vu venir les renversements d’alliance, après la défaite du groupe Etat Islamique.

Aujourd’hui (et c’est un peu pathétique), le Quai d’Orsay semble plus préoccupé de chercher à dissuader les journalistes de se rendre à Afrin ou dans la Ghouta : cachez ces massacres que nous n’avons pas su empêcher.

Alors un rôle à jouer dans le futur ?

Oui peut-être, malgré tout. Précisément parce que la partie d’échecs n’est pas terminée.

Et à un moment donné, pardonnez le cynisme mais c’est ça les relations internationales, il faudra peut-être choisir entre Assad et Erdogan. Il vaut mieux se préparer à cette alternative. Sauf à se condamner à ne plus jouer le moindre rôle dans la région. 

Et à laisser le Tsar Poutine jouer, seul, les médiateurs. C’est un choix.

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