Après des semaines de marche, la première caravane de migrants d’Amérique Centrale est arrivée ce week-end à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Mais cette situation ne dérange pas Donald Trump. Elle dérange beaucoup plus le Mexique. C'est "le monde à l'envers".

Des manifestants anti-migrants à Tijuana ce week-end
Des manifestants anti-migrants à Tijuana ce week-end © AFP / JOHN MOORE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

C’est un face à face qui prête aux clichés. D’un côté, des milliers de migrants, le plus souvent très pauvres, venus d’Amérique Centrale : officiellement ils sont 3200, officieusement déjà 9000 ! De l’autre, la Terre promise, les Etats-Unis, et un homme, Donald Trump qui ferme la porte d’entrée à triple tour. Entre les deux, le poste frontière mexicain de Tijuana et le « mur américain ».

C’est donc facile de voir dans cette histoire, un symbole. Plus facile encore d’y voir un problème politique pour Donald Trump.

En fait, cette situation ne lui pose aucun souci. D’abord, ces migrants sont, de fait, bloqués à la frontière.

L’examen de leur situation par les Américains se fait au compte-goutte, une trentaine par jour. Et le renforcement du dispositif militaire (6000 soldats envoyés en renfort) limite les tentatives de passage illégal.

Ensuite et surtout, on l’a vu pendant la campagne des Mid Terms, le sujet fournit du carburant électoral à Donald Trump.

Le président américain a dénoncé une « menace d’invasion », ce sont ses mots. Il a même envisagé de remettre en cause le droit du sol, pourtant un fondement de la Constitution américaine.

Et il s’est plu à caricaturer ces migrants comme une horde de barbares infiltrée par les gangs et les criminels. 

Ça rappelle des discours entendus en Europe sur l’infiltration des réfugiés par les terroristes islamistes. Bref, la caravane des migrants sert le discours Trumpiste. 

Le cul-de-sac de Tijuana

A l’inverse, là où il y a un vrai problème, c’est de l’autre côté de la frontière. On en parle moins parce que c’est moins sexy, ça prête moins aux raccourcis faciles sur le mode « Trump contre les migrants ».Mais le souci politique aujourd’hui, il est au Mexique.

Tout simplement parce que la frontière Nord de ce vaste pays (3 fois la France) est en train de devenir un cul-de-sac. L’impasse dans laquelle viennent s’empaler ces migrants.

Le Mexique c’est un peu Lampedusa ou la Turquie. Et là, dans le Nord du Mexique, la situation est en train de se tendre.

Ce week-end, il y a eu plusieurs manifestations à Tijuana où les habitants criaient : « Fuera, fuera, nosotros primero ».

Traduction : les immigrants dehors, nous d’abord. Le maire de Tijuana cherche même à expulser les migrants.

Là encore, effet miroir avec l’Europe. Autant dans le Sud du Mexique, la caravane avait été saluée par les habitants, autant au Nord il en va différemment. C’est l’effet « cul de sac ».

C’est donc le gouvernement mexicain, pas américain, qui se retrouve avec un problème politique sur les bras. Le tout en pleine transition puisque le nouveau président prend ses fonctions dans 10 jours.

Et là encore, un paradoxe : ce nouveau président, Andres Manuel Lopez Obrador, un homme de gauche qui accède au pouvoir pour la première fois, pourrait être tenté de passer un deal avec Donald Trump.

Un peu sur le mode du Turc Erdogan avec les Européens : je garde les migrants chez moi, mais vous me payez pour le faire. 

L'immensité de l'Amérique Centrale

Si on n’en parle pas, c’est aussi parce qu’on a tendance, vu de loin, à mettre tous ces pays d’Amérique Centrale dans le même sac. Le Mexique face aux migrants, vu d’ici, ce n’est pas vendeur. Voire incompréhensible, sous prétexte qu’ils partagent tous la même langue, l’espagnol.

Maintenant regardons y de plus près.

D’abord, ces migrants partis du Honduras, beaucoup plus au Sud, ont fait près de 5000 kms. Quasiment deux fois la distance de Moscou à Paris, histoire de vous donner une échelle.

Donc ils sont très loin de chez eux et ils ne feront pas marche arrière en trois coups de cuillère à pot !

Ensuite, c’est une erreur grossière de mettre toutes ces populations dans le même sac. Il n’y a pas d’unité régionale en Amérique Centrale. Le grand Mexique se voit comme le leader de la zone et regarde ses voisins avec un peu de condescendance. Et plus au Sud, il y a par exemple beaucoup de différences entre le paisible Costa Rica, et le Salvador ou le Honduras, rongés par la violence, les gangs, les homicides. C’est précisément cette violence que fuient les réfugiés. 

Là encore, effet miroir chez nous : un Syrien ce n’est pas un Erythréen ou un Tunisien. 

Enfin, ce cul-de-sac mexicain le démontre une nouvelle fois : les phénomènes migratoires sont devenus d’abord des flux internes aux pays du Sud de la planète, entre le Sud et le Sud. 

Une réalité délibérément oubliée dans les propos xénophobes et alarmistes entendus au Nord.

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