Vive controverse aux Etats-Unis sur la séparation des enfants de leurs parents, négociations en Europe sur la politique migratoire, le dossier des réfugiés monopolise l’agenda politique. Et si le but d’un certain nombre de gouvernants était surtout de rendre le sujet invisible ? C'est le "monde à l'envers".

Le centre de rétention des enfants de McAllen au Texas
Le centre de rétention des enfants de McAllen au Texas © AFP / AFP PHOTO / US CUSTOMS AND BORDER PROTECTION/HANDOUT

Je vous propose un petit détour par les Evangiles. Vous connaissez sans doute la formule de l’apôtre Saint Thomas : « si je ne vois pas les marques des clous dans ses mains, je ne croirai pas à la crucifixion ».

Autrement dit : je n’y croirai que si je le vois. Donc à l’inverse, si c’est invisible, pas de raison d’y croire.

Appliquons le précepte au traitement politique des migrants.

Aux Etats-Unis, la polémique sur la « mise en cage » des enfants de réfugiés d’Amérique Centrale, n’a démarré qu’avec l’initiative du sénateur Chris Van Hollen il y a une semaine.

Il s’est rendu devant l’un de ces centres de détention du Texas, il a été refoulé manu militari, mais…. il avait pris soin d’embarquer avec lui un cameraman qui a filmé la scène. Premier indice visuel.

Et dans la foulée, le gouvernement américain n’a pas pu empêcher que des images et des enregistrements sonores filtrent de ces camps où des milliers d’enfants, y compris des bébés, sont retenus comme des animaux.

On y voit et on y entend ces enfants en pleurs crier « mami, papa », « maman, papa, où êtes-vous ? ».

Sans ces documents, la polémique n’aurait pas enflé au point de provoquer un début de crise politique aux Etats-Unis, que Donald Trump s’efforce désormais d’éteindre (S Paour va en reparler dans un instant dans le journal)

Et désormais les manifestants interpellent les ministres en disant quoi ? « Do you hear the babies crying ? ».  Est-ce que vous entendez les enfants pleurer ?

Ces documents sont… les marques des clous ! Ils rendent ces migrants… visibles, donc humains !

L’administration Trump se serait épargnée une crise s’ils étaient restés… invisibles.

Intimidations et pressions sur la presse

Vous croyez que c’est la méthode Trump, et que ça ne vaut pas nécessairement pour tout le monde ? Et bien si !

C’est ce que démontre l’ONG Reporters sans frontières dans son rapport à l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés.

Que dit RSF ? Partout dans le monde les gouvernements cherchent à empêcher les journalistes de travailler sur les migrants. 

Intimidations, saisies, poursuites judiciaires, tout y passe.

En Océanie, les reporters sont interdits de séjour sur l’île de Manus, qui sert de centre de détention pour les aspirants à l’immigration en Australie.

En Asie, plusieurs journalistes ont été arrêtés au Bangladesh pour avoir suivi l’exode des Rohingyas.

En Afrique, en Libye, c’est très dangereux d’avoir affaire aux milices qui contrôlent les centres de détention.

Et en Europe, ce n’est pas mieux. En Hongrie, même les ONG sont désormais passibles de poursuites pénales si elles aident les migrants.

En Italie, un journaliste de la Repubblica a été mis en examen après une enquête sur les réfugiés de Catane.

Et en France, ça se dégrade : les intimidations sont multiples envers les reporters qui couvrent l’exode à la frontière dans les Alpes. Notre confrère Raphael Krafft, brièvement arrêté en novembre dernier pour ce motif, peut en témoigner.

Donc inutile de faire la morale à Donald Trump : partout l’objectif plus ou moins avoué est de rendre invisibles les candidats à l’exil.

L'externalisation des centres de tri: un cache sexe

Et ça sera aussi le but du sommet européen de la semaine prochaine !

D’ailleurs regardons bien ce qui s’est passé hier lors de la rencontre Emmanuel Macron – Angela Merkel.

Ça ressemble bigrement à un donnant – donnant : la chancelière a cédé sur la création d’un budget de la zone Euro, le président a donné des gages sur la politique migratoire.

L’Autriche, à la tête d’une dizaine de pays européens, veut proposer, on en a déjà parlé ici, des « centres de tri des migrants », externalisés.

Joli mot abstrait pour dire : le plus loin possible. En Albanie, en Egypte, en Libye, en Tunisie.

Jusqu’à présent, Paris et Berlin rejetaient cette idée.

Mais désormais, la diplomatie française n’écarte plus l’idée, je cite, de « plates formes d’accueil et de débarquement » en dehors du territoire de l’Union. Le vocabulaire est plus polissé, mais la différence sur le fond est ténue.

Plus les migrants s’entasseront (voire disparaitront) loin de nos frontières, plus ils seront… invisibles. 

Ouf on pourra dormir tranquille ! Des migrants qui meurent ? Qui ? Où ? Quand ?

Jamais entendu parler, pas vu !

Et moi vous savez, je suis Saint Thomas, j’attends de voir pour y croire.

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