C’est un rituel annuel: Vladimir Poutine a répondu ce 20 juin aux questions des Russes, en direct à la télévision. Vu d’ici, le président russe parait puissant, tant il est présent sur la scène internationale. Mais vu de Russie, il a perdu de sa superbe, et les ennuis s’accumulent. C'est "le monde à l'envers".

Vladimir Poutine lors de l'émission de télévision Ligne Directe
Vladimir Poutine lors de l'émission de télévision Ligne Directe © AFP / Aleksey Nikolskyi / Sputnik

Veste noire, cravate bordeaux, Vladimir Poutine, sur fond bleuté, a donc fait face, cet après-midi, aux questions des Russes. Depuis un vaste plateau de télévision de Pervy Kanal, la première chaine de télévision du pays. Le tout pendant 4h !

Et les questions ont reflété, très majoritairement, les inquiétudes économiques et sociales du pays.

En résumé : depuis l’été dernier ça grogne. Et c’est tout de même assez nouveau.

C’est tout simple : le pouvoir d’achat des Russes ne cesse de diminuer. Moins 12% en 5 ans. L’inflation tourne autour de 4 points, la TVA est passée de 18 à 20%, les transports et les services publics augmentent leurs tarifs. Et en face les salaires ne suivent pas, parce que la croissance est faible. 

Sans compter que la réforme des retraites présentée l’an dernier reste en travers de la gorge de nombreux Russes : rappelons que l’âge de la retraite a été repoussé de 5 ans, 65 pour les hommes, 60 pour les femmes.

Résultat : 20 millions de personnes vivent désormais sous le seuil de pauvreté.

Et régulièrement, des mouvements de contestation apparaissent ici et là, y compris dans des petites villes qui constituent pourtant le socle électoral de Poutine. Cet après-midi, le président russe a donc promis que ça allait s’arranger. Mais il a dû admettre que la situation s’est dégradée.  Et c’est un aveu plutôt rare dans sa bouche.

Contestation écologique et politique

Et ça va un peu plus loin que la simple grogne sociale. Il y a aussi une forme de contestation plus globale au sein de la société civile, sur d’autres sujets que le pouvoir d’achat.

C’est perceptible sur les réseaux sociaux. Et ça l’était aussi lors de cette émission baptisée Ligne Directe. Ça n’a d’ailleurs rien d’un monologue : Poutine est vraiment interpellé en direct, avec des Russes sur le plateau ou en duplex. C’est révélateur d’une contestation qui touche aussi à d’autres sujets.

Prenons des exemples.

Dans le Nord du pays, à Arkhangelsk, il y a une forte mobilisation pour empêcher une immense décharge publique ; l’écologie pointe le bout de son nez. A Iekaterinbourg, à l’Est de Moscou, les habitants se sont opposés à la construction d’une Eglise dans un parc. Ils ont obtenu gain de cause, malgré l’appui du pouvoir au clergé.

A Moscou, la semaine dernière, la mobilisation de la presse a permis la remise en liberté du journaliste d’investigation Ivan Golunov. Là encore, le pouvoir a cédé.

Ces exemples sont frappants. Ils démontrent que certaines mobilisations ont des résultats. Et peuvent faire reculer le gouvernement, y compris sur le sujet ultrasensible des libertés publiques. C’est le signe que la situation politique russe est plus complexe qu’on ne le pense. Ça n’a rien à voir par exemple avec le côté totalement verrouillé du pouvoir en Chine.

Un avertissement pour le maître du jeu

On n’en est pas encore à une vraie menace pour le pouvoir de Poutine. Disons simplement que Poutine, sur la scène intérieure, est moins fort qu’il ne l’a été. Parce que l’électorat ne se satisfait pas des succès militaires à l’extérieur : il réclame des résultats économiques à l’intérieur.

D’ailleurs, à l’automne dernier, le parti du président a subi des revers lors d’élections locales. Et la côte de confiance de Vladimir Poutine est en recul : elle culmine entre 50 et 60%. Et franchement, c’est un niveau pas terrible pour un autocrate, habitué au plébiscite à 90% !

Une fois qu’on a dit ça, il est clair que Poutine reste le maître du jeu. Et même un exercice comme celui d’aujourd’hui, où il est interpellé directement par les électeurs, contribue à le mettre en majesté.

C’est qui décide en dernière instance. Il sait faire sauter les fusibles quand il est menacé. Il fait même changer les questions des instituts de sondage quand le résultat ne lui convient pas.

Les opposants restent harcelés, les militants des droits de l’homme régulièrement arrêtés, la presse est en liberté surveillée (pour ne pas dire plus). Et faire du business n’est pas simple comme en témoigne l’arrestation dans des conditions douteuses des hommes d’affaire français et américain Philippe Delpal et Michael Calvey.

Poutine demeure donc seul maître à bord, d’ailleurs sans aucun successeur désigné.

Mais les mouvements de grogne croissants ressemblent quand même à un sérieux avertissement.

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