On en parle moins, mais la guerre commerciale continue entre la Chine et les Etats-Unis. Et loin de nos radars européens, très loin à l’Est, elle tourne à l’avantage de Pékin. Événement symbolique : la visite en cours du président chinois aux Philippines. C’est le « Monde à l’envers ».

Le président chinois Xi Jinping accueilli par son homologue Rodrigo Duterte à son arrivée aux Philippines
Le président chinois Xi Jinping accueilli par son homologue Rodrigo Duterte à son arrivée aux Philippines © AFP / Ted ALJIBE / AFP

Si je vous dis « ce matin le président chinois Xi Jinping a été reçu en grande pompe par son homologue Rodrigo Duterte »… Vous allez me répondre « ouh là là, de quoi il nous parle, c’est un truc institutionnel très loin de chez nous, on s’en fiche un peu »…

Et bien cette visite est, au contraire, un indicateur très révélateur de la transformation du monde. 

De quel pays parlons-nous ? Des Philippines, 110 millions d’habitants, vaste archipel de l’Asie du Sud-Est.

Particularité : chasse gardée des Etats-Unis pendant des décennies, avec bases militaires US à la clé.

Et bien les Philippines, depuis l’accession au pouvoir de Rodrigo Duterte il y a 2 ans, ont tourné casaque. Et font maintenant des affaires avec la Chine.

Depuis ce matin et jusqu’à demain soir, Xi Jinping est donc à Manille : une première pour un président chinois depuis 13 ans. Pékin a promis 24 milliards de dollars d’investissement, c’est colossal. 29 accords commerciaux ont été signés ce matin entre les deux pays.

Le plus important porte sur des forages pétroliers et gaziers communs en mer de Chine méridionale, une zone qui, jusqu’à présent, était l’objet d’un vif contentieux territorial entre les deux pays.

Ajoutons un projet d’autoroute autour de la ville de Davao, un projet de ligne ferroviaire Nord-Sud sur l’île principale de Luzon et un autre symbole : la transformation, par les Chinois, de l’ancienne base militaire américaine de Clark, au Nord de Manille, en parc industriel.

On se résume : les Philippines sont en train de basculer dans le giron chinois

Les dominos chinois

Et ce n’est pas le seul cas dans la région. Il s’en faut même de beaucoup.

On ne s’en rend pas compte vu d’ici, parce que c’est loin. Mais Pékin pose ses dominos un peu partout dans la zone Asie Pacifique.

Près de chez elle, la Chine est en train de marginaliser diplomatiquement son rival historique Taiwan. Tout en implantant des bases militaro-commerciales sur les petits ilots des Paracels et des Spratleys.

Plus au Sud, Pékin a décroché des concessions de port ou d’aéroport au Cambodge, en Birmanie, au Sri Lanka. 

Encore plus au Sud et à l’Est, cette fois en zone Pacifique, la Chine a débloqué des centaines de millions de dollars dans les iles et les archipels de la région.

En fin de semaine dernière, Xi Jinping était à Port Moresby en Papouasie pour inaugurer un boulevard construit par les Chinois. Aux îles Palaos, les touristes chinois sont omniprésents. Aux îles Marshall, le gouvernement a bien du mal à contrecarrer un projet chinois de paradis fiscal sur l’un des atolls. Aux îles Fiji, le pays a retrouvé la croissance grâce aux investissements chinois. Etc.

Et les dirigeants de tous ces pays acceptent d’autant plus ces subsides que la Chine, en contrepartie, n’exige rien sur la bonne gouvernance. Tout ça ne se fait pas sans heurts ; il y a ici et là, y compris aux Philippines, des manifestations d’opposition à la présence chinoise. Mais globalement, Pékin avance ses pions. Inexorablement.

L'échec du sommet Asie Pacifique

Peut-on dire pour autant que les Etats-Unis sont en train de perdre la partie ? La réponse est complexe.

Attardons nous d'abord sur ce qui s’est passé avant-hier au sommet Asie-Pacifique, qui se déroulait lui aussi en Papouasie Nouvelle Guinée. 21 pays représentés, dont la Chine et les Etats-Unis.

Et bien pour la première fois, il n’y a eu aucun communiqué final. Parce que Pékin a tenu tête à Washington, en refusant de signer le projet d’accord qui appelait à limiter le protectionnisme et les pratiques commerciales déloyales. Pékin a dit Non. 

Donc oui, la Chine, avec sa pratique du carnet de chèques, est en train de tailler des croupières aux Etats-Unis dans toute cette région du monde.

Et l’enjeu, ne nous y trompons pas, est immense. Encore une fois, répétons-le, c’est loin, donc on ne fait pas trop attention, mais c’est énorme : par exemple, la mer de Chine méridionale voit transiter près de la moitié du commerce maritime mondial

Cela dit, le match n’est pas terminé : Washington conserve des alliés de poids dans la région, le Japon, l’Indonésie, l’Australie. Et pour les Etats-Unis, la zone Asie Pacifique est sans doute encore plus importante que la zone Europe.

Le bras de fer va donc continuer.

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