Les prochaines heures seront tendues au Venezuela: le président autoproclamé de l’opposition Juan Guaido entend faire entrer l’aide humanitaire dans le pays. Mais le pouvoir de Nicolas Maduro s’y oppose. Il faut donc prendre cette polémique humanitaire pour ce qu’elle est : de la politique. C'est "le monde à l'envers".

Le très médiatisé pont Tienditas bloqué entre le Venezuela et la Colombie
Le très médiatisé pont Tienditas bloqué entre le Venezuela et la Colombie © AFP / EDINSON ESTUPINAN / AFP

Sur le papier, c’est très joli, c’est très moral. Il s’agit de venir en aide à des millions de Vénézuéliens qui sont empêtrés dans une situation économique catastrophique. 

L’inflation est devenue incontrôlable, la pauvreté gagne les classes moyennes, la viande est hors de prix, et les pénuries de médicaments se multiplient. Tout le monde le sait, il n’y a que la mauvaise foi du gouvernement en place de Nicolas Maduro pour le contester.

Donc évidemment que l’aide humanitaire est nécessaire.

Et cette aide, en plus elle est là : aux portes du pays. A la frontière colombienne. L’équivalent de 100 millions de dollars en nourriture, en matériel, en médicaments, débloqués par les Etats-Unis, par les voisins sud-américains du Venezuela, et un peu par l’Union Européenne.

Le tout à l’initiative du leader de l’opposition Juan Guaido, qui annonce donc sa venue à la frontière avec des centaines de milliers de partisans, pour faire entrer l’aide dans le pays.

Parce que le pont Tienditas, à la frontière, est bloqué. Les autorités vénézuéliennes l’ont barré avec des containers. 

Donc, oui, évidemment, sur le papier, on se dit : mais bon sang, c’est inadmissible, Maduro affame son peuple, il faut que cette aide humanitaire entre dans le pays coûte que coûte !

Sauf que se contenter de dire ça, c’est être naïf, ou jouer les naïfs.

Le pont ouvert et le pont fermé

En fait il y a des zones d’ombre et des mensonges par omission.

Regardons d’abord ce fameux pont barré et tellement médiatisé.

On oublie de préciser qu’il y en a un autre pas très loin, le pont Bolivar : lui aussi il est entre les deux pays, mais il est ouvert, dans les deux sens. Et le passage s’effectue. A pied, mais il s’effectue. Avec plein de gens qui transportent plein de choses. 

C’est quand même troublant.

Il y a donc une médiatisation délibérée du pont bloqué : pour l’opposition vénézuélienne, c’est le symbole de la tyrannie de Maduro ; pour le pouvoir de Maduro, c’est le symbole de la résistance à l’ingérence extérieure.

Dans les deux cas, c’est de la communication politique.

Ensuite, de l’avis même de l’Union Européenne, une partie de l’aide humanitaire entre déjà dans le pays. Pas la totalité, mais une partie. 

Le souci, c’est de savoir ce qu’elle devient une fois qu’elle est entrée. Qui en a le contrôle, qui la distribue et à qui ?

Et là ce n’est plus très clair : le pouvoir, l’opposition, les gangs de trafiquants ? En tous cas pas, ou peu, les organisations humanitaires internationales. Donc là encore, il y a un risque d’instrumentalisation politique à son profit par celui qui distribue l’aide.

Un diplomate européen explique : il ne faut pas que l’aide humanitaire soit utilisée politiquement. 

C’est un vœu pieu : elle est instrumentalisée. C’est un fait. 

Le vieux débat sur l'ingérence humanitaire

Faut-il pour autant renoncer à l'aide sous prétexte qu’elle est instrumentalisée ?

Pas nécessairement, mais il y a une forme d’hypocrisie à tout justifier par les bons sentiments, les droits de l’homme et la charité. Ça donne bonne conscience mais c’est un peu de la manip’.

Cette histoire du Venezuela, c’est en fait la résurgence d’un vieux débat sur l’ingérence humanitaire. A-t-on le droit, voire le devoir, d’intervenir dans un pays souverain pour des raisons humanitaires ?

Faisons un peu d’Histoire : le débat remonte au 17ème siècle et au philosophe Grotius. Puis plus récemment aux « french doctors », Bernard Kouchner notamment.

Ensuite, le concept a évolué vers une notion juridique avalisée par l’ONU au début des années 2000, la « responsabilité de protéger ».

Et c’est un débat compliqué, voire ambigu. Parce ce que ce droit d’ingérence a souvent été utilisé pour de mauvaises raisons, pour chercher à justifier des interventions discutables, en Libye ou en Irak par exemple.

De nombreux pays y voient une forme de néo-colonialisme occidental. Et d’ailleurs seul le Conseil de sécurité de l’ONU peut donner le feu vert à une intervention de cette nature.

Dans le cas du Venezuela, si les choses dégénèrent à la frontière, le Conseil de Sécurité sera sans doute saisi. Et la Russie et la Chine bloqueront.

C’est comme ça qu’un engrenage peut conduire à une intervention justifiable du point de vue humanitaire mais illégale du point de vue du droit.

Disons-le tout net : sauf dans les cas de catastrophe naturelle, il n’y a quasiment jamais d’opération humanitaire qui ne soit aussi un choix politique. Ce n’est pas forcément un défaut, mais il faut juste l’assumer.

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