La tension continue en Méditerranée entre gouvernements et ONG d'aide aux migrants: le bateau d’une ONG espagnole a été arraisonné en Italie, pour avoir sauvé des réfugiés. Dans "le monde à l'envers", on pourra bientôt dire "il n'y a plus de morts en Méditerranée", puisqu'il n'y aura plus personne pour les voir.

Opération de secours de l'ONG ProActiva au large de la Libye l'été dernier
Opération de secours de l'ONG ProActiva au large de la Libye l'été dernier © AFP / Marcus Drinkwater / ANADOLU AGENCY

C’est le principe du « pas vu, pas pris ». Impossible d’affirmer que quelqu’un est mort s’il n’y a personne pour le constater… Vous allez comprendre.

Jeudi dernier, le navire Open Arms de l’ONG espagnole Pro Activa est saisi dans le port italien de Pozzello. Il vient de débarquer 216 réfugiés sauvés en pleine mer.

Son capitaine et ses deux adjoints sont menacés de poursuites pénales : 7 ans de prison, pour trafic d’êtres humains et aide à l’immigration irrégulière. 

Les autorités italiennes leur reprochent quoi ? Essentiellement d’avoir refusé de remettre les réfugiés en question aux garde côtes libyens qui les réclamaient, fusil au poing, et ce en dehors des eaux territoriales libyennes.

Après cet arraisonnement, il ne reste qu’un seul navire d’ONG en Méditerranée : l’Aquarius français, qui a déjà sauvé 28.000 personnes en 3 ans.

Flash-back, remontons un an en arrière : pas moins de 10 ONG avec autant de navires étaient alors présentes et travaillaient de façon coordonnée. L’an dernier, d’ailleurs, près de la moitié des migrants ont été secourus par ces navires, l’autre moitié par des bâtiments militaires.

Mais progressivement, en 12 mois, toutes les ONG ont jeté l’éponge : soit leur bateau a été saisi, comme Pro Activa, soit elles ont renoncé de peur des représailles judiciaires.

Notons-le au passage : désormais l’Europe menace donc de jeter en prison des gens qui sauvent leur prochain. Bienvenue sur le continent des philosophes des Lumières…

Au rythme où ça va en tous cas, il n’y aura bientôt plus personne pour voir si les migrants se noient en mer.

C’est un peu comme de dire aux journalistes de ne pas aller dans le quartier de la Ghouta à Damas.

Pas de témoins, pas de preuves. Comment ça, il y a des morts à la Ghouta ? Comment ça il y a des morts en Méditerranée ? Pas vu.

Le plus grand cimetière de migrants au monde

Il y a quand même des chiffres, des statistiques officielles…

C’est vrai. Très officiels, ces chiffres : ils viennent de l’Office International des Migrations, l’ONU si vous préférez. Je vous en donne trois :

-         16.000 : c’est le nombre de morts de migrants en Méditerranée depuis 2013, dont près d’un quart sont des enfants. Et l’ONU précise que c’est très sous-estimé puisqu’il y a en plus tous les disparus en mer, jamais retrouvés.

-         495 : c’est le nombre de morts depuis le début de cette année 2018. Moins que l’an dernier. Mais autant qu’en 2015. Et les mois traditionnellement les plus meurtriers sont devant nous: avril, mai, juin.

-         Enfin, dernier chiffre, 65% : c’est la part de la Méditerranée dans le nombre de morts au niveau mondial. Autrement dit, la Méditerranée est de très loin le premier cimetière de migrants au monde. 

Dans leur quasi-totalité, ils meurent au large de la Libye : les victimes sont beaucoup moins nombreuses entre le Maroc et l’Espagne, ou entre la Turquie et la Grèce.

D’où viennent-ils ? De plus de 20 pays, beaucoup d’Afrique (de l’Est comme de l’Ouest notamment l’Erythrée et le Nigeria), mais aussi de Syrie, du Pakistan ou du Bangladesh.

Voilà, vous avez les statistiques. Mais bon. Ce sont des chiffres abstraits. 

De peu de poids face à la lassitude voire au mépris des opinions occidentales, et face à l’instrumentalisation politique du sujet. Ils ne pèsent rien ces morts, ils n’existent pas. 

Dormez en paix, braves gens. Non décidément, il n’y a plus de morts en Méditerranée.

L'horreur libyenne

L’Union Européenne a quand même mis en place une politique, qui vise à dissuader les candidats à l’exil de prendre la mer. Ça marche, un peu, le nombre de migrants a diminué l’an dernier.

Et concrètement, ça se traduit comment ?

L’Europe sort le carnet de chèques, pour équiper et former les garde-côtes libyens afin qu’ils interceptent les candidats au départ. Et on le disait tout à l’heure, ils ne se font pas prier ces garde-côtes, en allant jusque dans les eaux internationales.

Une fois qu’ils interceptent un canot pneumatique bourré à craquer, que se passe-t-il à votre avis ?

Option 1 : mouvement de panique parmi les réfugiés ; la plupart sautent à la mer. 

Tiens, des disparus. Pas grave, pas décomptés parmi les morts.

Option 2, retour en Libye. Et là, le sujet est désormais bien documenté. Qu’est-ce qui attend les migrants ? 

Viol pour les femmes, torture pour les hommes, esclavage pour les enfants, camps de séquestration pour la plupart. Mais bon, ils ne vont pas se plaindre non plus : c’est quand même un vrai progrès. Au moins ils ne meurent pas.

Vous voyez, il n’y a plus de morts en Méditerranée...

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