La contestation continue au Liban. Et si on ajoute les autres mouvements de contestation en Algérie, en Irak, voire en Egypte, il est tentant de faire le parallèle avec les « printemps arabes » de 2011. Mais les apparences sont trompeuses. Il y a plusieurs différences. C'est "le monde à l'envers".

Quatrième jour consécutif de manifestations contre la corruption à Beyrouth ce lundi 21 octobre
Quatrième jour consécutif de manifestations contre la corruption à Beyrouth ce lundi 21 octobre © AFP / JEAN ISENMANN

C’est tentant, en effet, de dire que l’histoire bégaie, se répète. En réalité, nous sommes 8 ans plus tard, et il y a de vraies différences. Pas seulement parce que ce nouveau printemps se passe en automne.

D’abord, il y a aujourd’hui, dans toutes ces contestations un thème qui écrase tous les autres : c’est la dénonciation de la corruption, devenue insupportable aux yeux des manifestants. C’est le sujet qui fédère au Liban, au—delà des confessions et des allégeances partisanes. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est la taxation de la messagerie What’s App. Mais ça c’est juste l’étincelle finale. La colère est plus profonde : elle nait du contraste entre, d’un côté la gabegie et l’affairisme des élites, et de l’autre la pauvreté et le chômage croissants, les coupures d’eau et d’électricité. 

Le rejet de la corruption du Liban à l'Algérie en passant par l'Irak

C’est la même chose en Irak, où le slogan principal des manifestants, c’est « Dehors les corrompus ». Les chiffres officiels estiment à plus de 400 milliards de dollars l’argent public détourné dans le pays. Là encore, corruption d’un côté, chômage et pauvreté de l’autre.

C’est bien cela aussi qui met les Algériens dans la rue depuis des mois, aux cris de « voleurs ». Ce sentiment qu’une élite corrompue se sert sur le dos d’un peuple appauvri. Même chose en Egypte, même si le pouvoir fait tout pour empêcher la contestation. Même chose, dans un autre genre, en Tunisie, où l’inconnu Kais Saied vient de gagner la présidentielle sur son image de « Monsieur Propre ».

Il y a 8 ans, la dénonciation de la corruption était déjà présente. On pense en particulier au premier des soulèvements, la Tunisie.  Mais le thème n’était pas aussi primordial, c’était davantage une quête de liberté tout court.

Le rejet d'un système plus encore que des hommes

Evidemment, ce sont bien malgré tout des révoltes contre les pouvoirs en place comme il y a 8 ans mais cette fois-ci, le mécontentement est encore plus global. Il y a 8 ans, on était en présence d’un rejet des dirigeants en place depuis des décennies, emblèmes d’autoritarisme et de concentration des pouvoirs : Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Egypte, Assad en Syrie.

Cette fois-ci, ce n’est pas la dénonciation d’un homme, mais d’un ensemble, d’un système politique tout entier. C’est la deuxième différence. Ce sont les Algériens qui les premiers ont porté ce discours et le portent toujours. Ils critiquent « le système », ce système où l’armée et le FLN ont cadenassé les postes de pouvoir, avec des partis fantoches ou alibis.

Les Libanais disent la même chose. Ils ne supportent plus le système tout entier, la confiscation du pouvoir et de l’argent par une cohorte d’anciens chefs de milice devenus des affairistes, la main mise depuis 30 ans des mêmes hommes sur l’Etat : Aoun, Berri, Joumblatt, etc, tous septuagénaires et octogénaires. Comme en Algérie.

La vague de « dégagisme » est la même en Irak où, de la même manière, depuis la chute de Saddam Hussein il y a 16 ans, une même élite verrouille les affaires.

Et ce rejet du système lui-même, bien au-delà des dirigeants qui l’incarne, il est d’abord le fait des jeunes. Il y a 8 ans, ils étaient encore dans l’enfance ou l’adolescence. Et vu la pyramide des âges dans le monde arabe, l’évolution est très rapide. Cette jeunesse dénonce une société figée et des partis rouillés. Elle se dit « apolitique ». Elle est au contraire très politique, mais au sens le plus noble du terme.

La tentation de la répression

Vu comment les révolutions arabes, pour la plupart, ont tourné il y a 8 ans, il faut souhaiter une meilleure issue cette fois-ci. Mais c’est pas gagné cette fois-ci non plus. Pour plein de raisons.

D’abord, les pouvoirs en place, comme il y a 8 ans, vont avoir la même tentation de la répression violente. C’est déjà en cours en Algérie, où les arrestations d’opposants se sont multipliées ces dernières semaines. Et en Irak où les affrontements ont déjà fait 110 morts et 60.000 blessés.

Deuxième raison : il y a, en coulisses, des forces qui attendent leur heure pour entrer en scène et récupérer la mise. Des marionnettistes : on peut penser par exemple au chiite Moqtada Sadr en Irak. Ou à certains mouvements islamistes sunnites qui possèdent une organisation sociale et caritative très structurée dans plusieurs pays arabes. Et n’oublions pas certains grands parrains extérieurs, comme la Russie, qui n’a aucune envie de voir disparaître les régimes autoritaires de la région.

Reste que la maturité et la détermination de ces mouvements de contestation dans le monde arabe sont saisissantes. Et cela rend le moment aussi incertain que passionnant. Une nouvelle fois, au Maghreb comme au Proche et au Moyen-Orient, l’Histoire hésite.

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