La communauté internationale semble bien passive face à l'offensive turque contre l'enclave kurde d'Afrine au nord de la Syrie. Et vu le rôle joué par les Kurdes dans le combat contre le groupe Etat Islamique, ce silence surprend. Question, dans le monde à l'envers: les Kurdes sont-ils vraiment les gentils ?

L'offensive des chars turcs sur l'enclave kurde d'Afrin en Syrie
L'offensive des chars turcs sur l'enclave kurde d'Afrin en Syrie © Maxppp / xinhua

Et d’abord, de qui parle-t-on, parce qu’il y a Kurdes… et Kurdes !

Et oui, quand on a dit Kurdes, on n’a rien dit ! C’est tout le problème de la question kurde.

Bon déjà on ne sait pas très bien combien sont les Kurdes…30, 40 millions, il n’y a jamais eu vraiment de recensement.

Et pour cause : ils sont répartis entre 4 pays, Turquie, Iran, Irak et Syrie, sans oublier la diaspora dans le monde. Ils ne forment pas vraiment un tout très homogène, avec des systèmes d’allégeance très divers, ici une tribu, là un parti. Et 3 langues distinctes.

Par-dessus le marché, les plus nombreux sont ceux dont on parle le moins.

12 millions en Turquie et 8 millions en Iran : l’Iran où ils font d’ailleurs l’objet d’une répression systématique.

Ceux dont les médias causent, sont donc les moins nombreux, mais les plus importants en poids stratégique : 

-         les Kurdes d’Irak, 5 millions environ qui ont formé une entité politique autonome.

-         Et, ceux qui nous intéressent aujourd’hui : les Kurdes syriens, 1 à 2 millions, sur un territoire vaste mais sans continuité territoriale réelle, c’est la bande Nord de la Syrie, le Rojava.

On peut d’ailleurs noter au passage que cette bande Nord à dominante kurde, a été donnée, annexée à la Syrie il y a près d’un siècle, en 1921.

Et tout cela a été fait par qui à l’époque, je vous le donne en mille ? Par les Français… !

En tous cas, tout cela n’est donc pas homogène. La preuve : les Kurdes syriens ne s’entendent pas très bien avec leurs Kurdes irakiens… Par exemple, pour les reporters, franchir la frontière qui existe de facto entre le Kurdistan irakien autonome et le Rojava kurde syrien, n’est pas chose facile.

Et en plus, le parti kurde syrien, PYD, qui contrôle l’essentiel de la zone, n’est pas non un modèle de virginité.

Les critiques d'Amnesty International

Là je donne l'impression de pousser un peu parce que ce sont quand même eux qui ont combattu Daech en première ligne… Mais c’est une façon de faire comprendre que la réalité, c’est rarement aussi simple que « les gentils contre les méchants »…

Or donc, c’est vrai, ils ont fait le sale boulot. Celui que, en gros, les Occidentaux n’ont pas voulu faire, ou pas trop. Aller se faire tuer au sol, à Raqqa pour déloger des jihadistes prêts à mourir.

Ils ont fait le sale boulot.

Mais ils n’ont pas pour autant les mains totalement propres, et on a le droit de le dire aussi.

Le groupe kurde dont nous parlons, ce sont les YPG, acronyme pour Yekineyen Parastina Gel, Unités de protection du peuple.

Et en 2014 et 2015, deux rapports de Human Rights Watch et d’Amnesty International, ont quand même parlé à leur sujet, pour l’un d’arrestations arbitraires et de procès sommaires, pour l’autre de crimes de guerre, avec à la clé des villages rayés de la carte.

En plus, leur parti de tutelle, le PYD est un parti hégémonique qui aime bien gouverner seul, entre tradition marxiste et ultranationalisme. 

Enfin, dans le cas du canton d’Afrin, qui fait aujourd’hui l’objet des bombardements turcs, nous parlons d’une zone qui est une sorte de satellite très excentré du « territoire kurde ».

Nous sommes à l’extrême Nord-Ouest de la Syrie, une zone dont les Kurdes ont pris le contrôle alors qu’il n'est pas certain qu'elle était à majorité kurde au début du conflit. 

Le risque du trio Ankara-Moscou-Téhéran

Question : et tout ça, ça nous autoriserait à les lâcher en rase campagne ?

Bon d’abord, soyons cyniques, ce ne serait pas la première fois qu’il y aurait des retournements d’alliance. Dans l’histoire des relations internationales, si la fidélité aux alliances était la règle, ça se saurait !

Et on sait très bien que derrière les discours sur la morale et les convocations d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU, l’arrière cuisine, elle, est beaucoup plus prosaïque.

Donc, après tout, au motif que la realpolitik est plus efficace et au motif que les Kurdes ne sont pas « blanc bleu », on pourrait effectivement se dire qu’on peut  les lâcher…

Et c’est là où, pour finir, je retourne le raisonnement !! Et bien non, il ne faut pas les lâcher.

Pour deux raisons.

D’abord, parce qu’à tout prendre, même s’ils ont eux aussi des choses à se reprocher, ce sont quand même les plus gentils, ou les moins méchants du lot dans la région. Les seuls qui soient porteurs de valeurs démocratiques, comme par exemple l’égalité homme femme.

Et ensuite, parce que laisser faire, ce serait entériner un peu plus encore le fait que le trio Ankara-Moscou-Téhéran fait désormais ce qu’il veut dans la région.

Et ça, si on peut éviter, c’est pas plus mal.

L'équipe
  • Jean-Marc FourDirecteur de l'information internationale de Radio France
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