Emmanuel Macron est donc arrivé à Mayotte, dans l’Océan Indien. Et demain le président se rend dans un bout méconnu du territoire français, les îles Eparses. Une première pour un chef de l’Etat. Seulement voilà, le fait même que ce soit un territoire français, est un fait qui se discute. C’est le "monde à l'envers".

L'île de Grande Glorieuse dans les Eparses, où va se rendre Emmanuel Macron
L'île de Grande Glorieuse dans les Eparses, où va se rendre Emmanuel Macron © AFP / Sophie LAUTIER / AFP

Vous n’avez sans doute jamais entendu parler de ces îles. Leur histoire est pourtant captivante. Au premier coup d’œil, ça ressemble presque à un conte de fées. Il était une fois un petit paradis : mer turquoise, récifs coralliens, roches ou plages de sable blanc. Une carte postale. Les Eparses, ce sont, au total, 5 petites îles ou archipels : les Glorieuses (c’est là que se rendra Emmanuel Macron demain), Europa, Juan de Nova, Bassas de India, et Tromelin. Les 4 premières se trouvent dans le canal du Mozambique, c’est-à-dire entre le continent africain et la grande île de Madagascar. La 5ème Tromelin est plus à l’Est, entre Madagascar et l’ile Maurice.

Un paradis de biodiversité

Le tout possède un parfum de Robinson Crusoé. Il n’y a aucun habitant à demeure. Si ce n’est 15 Français : 14 légionnaires et 1 gendarme, qui se relaient tous les deux mois. Et pour couronner le tout, c’est une merveille de biodiversité, avec une faune exceptionnelle : des tortues vertes, des requins citron, des concombres de mer, beaucoup d’oiseaux rares, comme certaines espèces de sterne. C’est une formidable base de recherche pour les scientifiques.

Et c’est sans doute pour cette raison qu’Emmanuel Macron s’y rend demain : le cadre est parfait pour mettre en scène la défense de l’environnement. Ça c’est pour le conte de fées. 

Un territoire réclamé par Madagascar

Sauf qu’il y a un hic dans le conte de fées, c’est un peu comme dans Shrek ! Badaboum dans le « Il était une fois » ! La souveraineté française sur ces îles est très contestée : par Madagascar sur les 4 premières, par Maurice sur la dernière.Ces deux pays y voient un reliquat de colonialisme. Et leur point de vue se défend.

Allez, un peu d’Histoire. Au départ en 1896, lorsque la grande île de Madagascar devient officiellement colonie française, les îles Eparses sont adjointes à cette annexion. Seulement voilà, en 1960, tour de passe-passe. Juste avant l’indépendance de Madagascar, Paris se garde de côté les Eparses, en les intégrant aux Terres australes et antarctiques françaises.

A l’époque, la jeune nation malgache laisse passer. Mais en 1970, elle se réveille et demande à récupérer les îles au nom de la continuité territoriale. La France répond avec l’argument « Terra nullius », ces terres n’appartenaient à personne quand nous y avons débarqué. L’argument est un peu fallacieux, parce que les pêcheurs de Madagascar se rendent sans doute dans les Eparses depuis plusieurs siècles. En 1979, une résolution de l’ONU donne raison à Madagascar. Et puis, plus rien. Pas question pour la France d’ouvrir une boite de Pandore sur les territoires d’outre-Mer.

Sauf que ces derniers mois, un dossier très similaire a bougé : la Cour Internationale de Justice a demandé au Royaume-Uni de restituer à l’île Maurice l’archipel des Chagos, lui aussi dans l’Océan Indien. Du coup, le pouvoir malgache se sent conforté dans sa position. On est loin du conte de fées écolo.

L'enjeu caché des hydrocarbures

Et l’enjeu n’est pas qu’une question de biodiversité ou de fierté nationale. Il y a des intérêts beaucoup moins nobles en jeu.

Du côté de Madagascar d’abord, on lorgne avec convoitise sur les réserves en hydrocarbures situées en mer, au large des Eparses. Du pétrole, du gaz. Dans des proportions inconnues à ce jour. Madagascar se verrait bien utiliser ces ressources pour développer son économie. Si tant est que ça aille dans la poche de la population.

Du côté de la France, il y a aussi des intérêts cachés. Au départ, en 1960, le général de Gaulle y avait vu d’abord une zone potentielle pour les essais nucléaires français. Aujourd’hui, le calcul est économique et stratégique. La souveraineté française sur ces îles inhabitées a pour conséquence de nous attribuer 640.000 km2 de territoire marin. C’est énorme. C’est une zone potentielle de réserve de pêche. Et c’est un emplacement géostratégique majeur qui voit passer bon nombre des pétroliers venus du Golfe Persique. Sans compter que la France aussi lorgne sur les réserves en hydrocarbures. Elle a quand même discrètement accordé un permis d’exploration à une compagnie pétrolière américaine.

On se résume : derrière la carte postale écolo, l’histoire n’est pas blanc bleu, y’a du rififi en coulisses. Sur ce dossier des Eparses, Emmanuel Macron a fixé une échéance : trouver un compromis avec Madagascar d’ici à juin prochain. Au moment où le président français entend redéfinir la relation de la France à l’Afrique, le sort réservé à ces lointains confettis de l’ancien Empire sera très révélateur.

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