Les manifestations se poursuivent en particulier dans la capitale New Delhi. Après deux semaines le bilan s’élève déjà 25 morts. Confortablement réélu au printemps, le premier ministre hindouiste et nationaliste Narendra Modi s’est peut-être vu trop beau. Il est d'abord victime de lui-même. C'est le "monde à l'envers".

Manifestations ce lundi 23 décembre dans une mosquée d'Amritsar contre la loi du Civil Amendment Act
Manifestations ce lundi 23 décembre dans une mosquée d'Amritsar contre la loi du Civil Amendment Act © AFP / NARINDER NANU / AFP

Il a peut-être poussé le bouchon trop loin, avec cette loi, le Civil Amendment Act, qui exclue de la naturalisation les immigrés de religion musulmane. Ce que l’opposition n’a pas su faire, Modi l’a déclenché tout seul comme un grand : dresser la rue contre lui.

C’est le réveil de la société civile indienne. Le grand parti d’opposition, le Parti du Congrès, largement discrédité, n’y est pour rien. Non il s’agit bien de mouvements spontanés, non-stop depuis deux semaines : des jeunes en particulier, surtout dans le Nord du pays, et de toutes confessions. Ils s’élèvent d’abord pour défendre la constitution indienne de 1955 fondée sur la laïcité (c’est l’article 14). Et pour défendre plus largement une identité nationale qui fait de l’Inde une terre de refuge pour les persécutés. C’est l’esprit de Gandhi.

Ils dénoncent aussi la mauvaise foi flagrante du pouvoir. Le BJP, le parti de Modi affirme que ce texte controversé a pour but d’accueillir les minorités pourchassées dans les pays voisins. Mais alors il devrait s’ouvrir aux Rohingyas de Birmanie ou aux Chiites du Pakistan. Seulement voilà, ils sont Musulmans. La réalité ne fait donc pas de doute : c’est un texte anti musulman d’abord.

Enfin, les manifestants dénoncent la violence de la répression : 25 morts, des centaines d’interpellation, Internet coupé de façon régulière, des journalistes interdits d’accès dans plusieurs régions du Nord. La rue défend l’Etat de Droit.

Le réveil des 200 millions de musulmans indiens

Quant aux Musulmans, et bien là aussi, Modi ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Il a réussi à réveiller les Musulmans du pays : même s’ils ne représentent que 14% de la population, ça fait tout de même 200 millions de personnes. C’est énorme : l’Inde est le 2ème pays musulman au monde. Ces dernières années, le plus souvent, ils se taisaient, face à la montée du nationalisme hindouiste. Face au mépris affiché par Narendra Modi qui les qualifient régulièrement de « termites » (oui de « termites »), ou pire encore pour un Indien, de « pakistanais » (allusion au grand ennemi issu de la partition du sous-continent).

Aujourd’hui, les Musulmans sont dans la rue, à l’initiative d’abord des étudiants de la grande faculté Jammia de New Delhi. Ils sont sortis de leur silence. Pour exprimer leur appartenance à la nation indienne, leur choix de respecter sa tradition séculaire, où les droits sont égaux quelle que soit la religion. Ils disent que les Musulmans sont aussi indiens que les Hindouistes. Modi a déclenché une sorte d’effet boomerang : en cherchant à discriminer les Musulmans, il les pousse à s’affirmer.

Le pouvoir commence à se rendre compte de son erreur. 

Il a donc lancé ce matin une vaste de campagne de communication, avec notamment un petit dessin animé en vidéo qui vise à rassurer les Musulmans. Mais c’est sans doute peine perdue.

Le pari du pourrissement 

Les risques sont multiples pour Narendra Modi. On peut en énumérer au moins trois.

Le premier est politique : que la contestation s’accentue, et fasse émerger de la société civile, de nouveaux leaders à l’image plus « propre » que l’opposition actuelle. On notera au passage, même si ce n’est pas totalement lié, que le BJP, le parti de Modi vient de perdre aujourd’hui les élections régionales dans la province de Jarkhand. Dans le Nord du pays, le BJP perd région après région.

Le deuxième risque est économique : devant l’incertitude politique, les transferts de fond en provenance du Bangladesh voisin pourraient se tarir. Et ça tombe mal : c’est une ressource importante à un moment où l’économie indienne est en plein ralentissement. Enfin troisième risque : la claque judiciaire. La Cour Suprême indienne, l’équivalent du Conseil Constitutionnel, qui a déjà démontré son indépendance, pourrait très bien retoquer ce texte. 

Pour l’instant, le pouvoir joue le pourrissement. Mais cet épisode démontre une chose : le meilleur adversaire d’un dirigeant nationaliste et populiste, c’est lui-même, sa tentation d’aller trop loin, de se voit trop beau. On l’a vu avec Salvini en Italie, victime de la crise gouvernementale qu’il avait lui-même déclenchée. Avec Erdogan en Turquie, fragilisé par l’échec de son parti à Istanbul, après avoir imposé que l’élection municipale y soit rejouée. On commence à le voir avec Modi en Inde.

Peut-être le verra-t-on avec Trump aux Etats-Unis : celui qui peut le faire chuter, c’est d’abord lui-même.

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