Aujourd’hui encore les dirigeants italiens ont remis de l’huile sur le feu dans les relations avec la France en critiquant vertement Emmanuel Macron. Ça semble se dégrader sans cesse et les propos italiens choquent à Paris. Mais on peut aussi examiner les choses du point de vue italien: c'est le "monde à l'envers"

Le ministre de l'Intérieur italien Matteo Salvini lors d'une conférence de presse à Rome ce mercredi 23 janvier
Le ministre de l'Intérieur italien Matteo Salvini lors d'une conférence de presse à Rome ce mercredi 23 janvier © AFP / ALBERTO PIZZOLI / AFP

C’est vrai, ils ne manquent pas d’air, Luigi di Maio et Matteo Salvini, les deux hommes forts du gouvernement italien !

Voici un petit échantillon.

D’abord, la page Facebook, cet après-midi, de Luigi di Maio, le leader du Mouvement 5 étoiles : en Une, l’une des « chartes » (prétendument « officielle ») des Gilets Jaunes français. Avec une attaque en règle de Di Maio contre le franc CFA, « facteur de pauvreté pour l’Afrique et cause de l’immigration vers l’Europe ». 

Ensuite, le compte Twitter de Matteo Salvini : « In Francia hanno un pessimo governo e un pessimo presidente ». « La France a un très mauvais gouvernement et un très mauvais président ». Et Macron devrait « faire comme Bolsonaro avec Battisti : nous rendre les anciens terroristes réfugiés en France ».

Et c’est comme ça tous les jours depuis deux semaines.

Les diplomates des deux pays, qui en ont vu d’autres, ne cachent pas une certaine surprise devant la violence du vocabulaire. On est loin des codes habituels et feutrés, et de la règle tacite selon laquelle on ne se mêle pas des affaires nationales du voisin d’à côté. 

C’est sans précédent, il faut bien le dire, de voir des dirigeants d’un gouvernement étranger et a priori ami, en appeler au renversement du pouvoir en place dans le pays voisin.

Paris, c’est compréhensible, est choqué, qualifie donc ces propos « d’inacceptables » et l’ambassadrice d’Italie est convoquée au Quai d’Orsay. 

Bref, les relations franco-italiennes sont en chute libre. 

Électoralisme italien et arrogance française

Mais c’est une raison de plus pour essayer de comprendre le raisonnement italien. Et ce raisonnement, il s’explique.

D’abord, il doit être analysé dans le contexte électoral des Européennes : les deux leaders Salvini et Di Maio sont partenaires au gouvernement, mais ils sont aussi concurrents. 

Et le parti du premier, la Ligue, a désormais 10 points d’avance dans les sondages sur le parti du second, le Mouvement 5 étoiles. Il y a donc une course à l’échalote entre les deux, une surenchère tactique pour séduire les électeurs en désignant un ennemi facile, la France.

Deuxième raison, il y a, en tous cas chez Di Maio, un accord de fond avec plusieurs revendications des Gilets Jaunes français, par exemple sur le référendum d’initiative citoyenne.

Tertio, il y a un sentiment très partagé en Italie d’une certaine arrogance française, sur les rachats d’entreprise italiennes ou sur la gestion de la crise en Libye.

Sans oublier qu’en matière de vocabulaire agressif, les Français s’y entendent aussi : Emmanuel Macron parlant l’an dernier de « lèpre populiste en Europe » ou Pierre Moscovici évoquant un « Petit Mussolini ».

C’est donc, du point de vue italien, un renvoi d’ascenseur.

Et avec un risque, somme toute, calculé : à ce stade ça ne met pas en péril la longue traine des relations diplomatiques ni l’importance des liens économiques (l’Italie reste notre 2ème partenaire commercial).

Le totem du "chacun chez soi"

Et plus important encore, sur le fond des dossiers, l’Italie n’a pas totalement tort. En tous cas, il faut entendre ce qu’elle dit.

Sur les migrants, on a déjà eu l’occasion de le dire ici, Rome dénonce à raison le double discours français. Paris ne peut guère donner de leçons à l’Italie sur le sujet.

Sur le franc CFA, le propos de Di Maio est exagéré, le franc CFA est aussi un facteur de stabilité en Afrique. Mais ce débat existe aussi dans les pays africains sur la nécessité de réformer ce système hérité de la période coloniale.

Sur les anciens militants ou terroristes d’extrême-gauche réfugiés en France, c’est un fait. Ils seraient prêts d’une trentaine et Rome les réclame depuis longtemps. Notamment Giorgio Pietrostefani, condamné en Italie pour avoir tué un commissaire de police pendant les années de plomb. 

Donc du point de vue italien, ça se défend.

Reste enfin le dernier point, le tabou : ça ne se fait pas de se mêler des affaires des autres.

Mais ça aussi, après tout, ça peut se discuter. Et c’est ce que laissent entendre les Italiens.

Dans le contexte d’élections européennes, pourquoi s’interdirait-on par principe de se mêler de ce que font les pays voisins, puisque les politiques des uns ont un impact sur les autres et réciproquement ?

En forçant un peu le trait, on pourrait dire que ce code, ce totem du « chacun chez soi » est en fait un argument nationaliste. 

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