La visite à Paris du maréchal Haftar hier, où il a rencontré Emmanuel Macron, n’a rien donné. La guerre en Libye continue. Mais ce n'est pas uniquement une affaire interne, une guerre civile entre milices. C'est surtout devenu une guerre par procuration entre puissances étrangères. C’est "le monde à l'envers".

Des partisans du gouvernement Sarraj près de la ligne de front à Tripoli
Des partisans du gouvernement Sarraj près de la ligne de front à Tripoli © AFP / Mahmud TURKIA / AFP

Une guerre par procuration chasse l’autre.

En Syrie, ça se termine, avec une ultime offensive d’Assad sur Idlib, soit dit en passant dans l’indifférence générale. La Russie (et dans une moindre mesure l’Iran et la Turquie) sont les gagnants géopolitiques du conflit.

Et la guerre par procuration suivante a donc déjà démarré en Libye.

C’est l’émissaire de l’ONU lui-même qui le dit. Ghassan Salamé s’exprimait avant-hier soir à la tribune des Nations Unies. Il prédit, je cite, « une guerre longue et sanglante sur les rives Sud de la Méditerranée ». 

Pourquoi ? Parce que, dit-il, « les armes coulent à flots, venant de toutes parts ». De nombreux pays, près d’une dizaine, fournissent des armes aux belligérants des deux côtés.

La Libye est d’abord le terrain d’une rivalité entre pays musulmans. Le maréchal Haftar, dans son offensive vers Tripoli, est appuyé par l’Egypte et les Emirats. Ils voient en lui un allié dans la lutte contre les Frères Musulmans, leurs ennemis. Et lui livrent des armes, notamment des drones de fabrication chinoise. Dans une moindre mesure, l’Arabie Saoudite est aussi de ce côté.

Dans le camp d’en face, le Qatar et la Turquie appuient le gouvernement de Sarraj. Il y a 5 jours, des dizaines de véhicules blindés turcs ont été ostensiblement livrés aux forces loyales au pouvoir, en violation caractérisée de l’embargo sur les armes. Ajoutons enfin l’Algérie, inquiète elle aussi de la poussée d’Haftar, mais les militaires algériens ont d’autres chats à fouetter en ce moment.

Le terrain de jeu des pays musulmans comme des grandes puissances

Et ça c’est juste pour la rivalité entre pays musulmans parce qu' il y a une strate supplémentaire: les grandes puissances  avancent leurs pions en Libye.

Les Etats-Unis surveillent à distance. L’Italie, qui a des centaines de soldats sur le sol libyen, est plutôt du côté de Sarraj. La France joue un peu sur les deux tableaux.

Quant à la Russie, elle est plutôt derrière Haftar, parce qu’il est russophone et que c’est un homme fort. Des dizaines de mercenaires privés russes seraient à ses côtés.

On se résume : assistance militaire, interférence politique, n’en jetez plus, tout le monde s’en mêle.  La Libye, pardonnez l’expression, est devenu un « terrain de jeu ». C’est pour ça que c’est parti pour durer.

Des migrants, du pétrole et des terroristes

Tout le monde s’en mêle parce que trois enjeux intéressent tout le monde en Libye.

D’abord, le pétrole. Le pays est assis sur un tas d’or : les plus grandes réserves pétrolières d’Afrique. Il s’agit donc de miser sur le bon cheval pour passer les bons contrats ensuite. C’est toute la stratégie de Moscou. Les grandes entreprises russes comme Rosneft, sont déjà prépositionnées.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui le pétrole c’est une malédiction en Libye : c’est la ressource qui permet de financer la guerre.

Deuxième enjeu : les migrants. L’Europe a déjà déboursé 250 millions d’euros pour obtenir des Libyens pour qu’ils retiennent chez eux ces centaines de milliers d’Africains qui cherchent à rejoindre l’Europe. Là encore, il s’agit donc de miser sur le bon cheval, le dirigeant qui acceptera de maintenir ce deal.

Petit souci : entre temps la guerre civile peut déclencher une fuite éperdue des migrants vers la Méditerranée.

Troisième enjeu enfin : les groupes terroristes. Depuis le chaos déclenché par l’intervention occidentale, notamment française, de 2011, les terroristes islamistes ont prospéré en Libye. C’est l’une des raisons qui poussent les Occidentaux à ménager le maréchal Haftar, réputé être sans pitié avec Daech.

Mais là encore problème : comme les factions libyennes sont désormais occupées à se faire la guerre, les terroristes en profitent pour réapparaitre dans le sud libyen : 4 attentats en un mois et demi, 17 morts, 8 enlèvements.

Le jeu en vaut la chandelle

Donc on voit bien que ces guerres par procuration sont aussi très risquées mais, pour tous ces pays, le jeu en vaut quand même la chandelle. C’est cynique mais c’est comme ça.

Ça évite de se faire la guerre directement : ce ne sont pas vos soldats qui se font tuer. Et en plus, vous pouvez vous jouer les intermédiaires, avoir le beau rôle des missions de bons offices, puisque officiellement vous n’êtes pas partie au conflit.

Autre exemple type, le Yémen. L’Iran d’un côté, l’Arabie Saoudite et les Emirats de l’autre. Et vu la tension croissante entre Iraniens et Américains, il est fort possible que Téhéran et Washington règlent leurs comptes, là encore, par procuration. En Irak, au Liban ou ailleurs.

Les guerres par procuration peuvent durer longtemps. Et elles peuvent faire beaucoup de victimes.

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