Du Chili à la Catalogne en passant par le Liban, les tensions sociales et politiques sont nombreuses et simultanées. Intéressant dans ce contexte, d'examiner le regard de la Chine, elle-même confrontée à la contestation, à Hong Kong. Et toutes ces tensions font l'affaire du pouvoir chinois. C'est le monde à l'envers.

Mi octobre, les manifestants catalans se sont inspirés des manifestants de Hong Kong pour bloquer l'accès à l'aéroport
Mi octobre, les manifestants catalans se sont inspirés des manifestants de Hong Kong pour bloquer l'accès à l'aéroport © AFP / Pau Barrena / AFP

La presse chinoise n’y va pas de main morte.  Par exemple le quotidien China Daily, directement lié au pouvoir à Pékin, publie aujourd’hui un éditorial au vitriol sur, je cite, « l’hypocrisie occidentale ». La Chine accuse les pouvoirs et les médias occidentaux de pratiquer le « deux poids deux mesures ». En qualifiant, d’un côté, les manifestants de Hong Kong de « militants de la démocratie et de la liberté ».  Et en ayant tendance, de l’autre, à parler d’émeutiers violents pour décrire les militants radicaux de l’indépendantisme catalan, les Chiliens en colère, ou les Gilets jaunes en France.

Le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi, qui était de passage à Paris avant-hier, se plait d’ailleurs à souligner que les Catalans s’inspirent des méthodes de Hong Kong. Et pour lui, tout ça doit être mis dans le même sac : des révoltes à réprimer.

Une hypocrisie occidentale

D’ailleurs, puisqu’on parle de répression, là aussi la presse chinoise boit du petit lait. Elle souligne que les méthodes de répression sont moins féroces à Hong Kong qu’à Barcelone et surtout au Chili (déjà 18 morts).  Et elle affirme qu’en matière d’espionnage via les réseaux sociaux, les Etats-Unis n’ont rien à envier à la Chine.

Dans le South China Morning Post, un journal de Hong Kong pourtant plus distant du pouvoir chinois, un autre éditorialiste ajoute : le pouvoir de Hong Kong est faible et timoré, sinon il réprimerait comme l’Espagne le fait à Barcelone.

En résumé, du point de vue chinois, l’Occident est donc hypocrite et ferait mieux de balayer devant sa porte : il ne supporte pas, chez lui, les soulèvements qu’il célèbre à Hong Kong. Seulement voilà : la priorité de l’Ouest c’est de déstabiliser la Chine.

Le Chili symbole de l'échec libéral

C’est un peu de la propagande chinoise mais tout n’est pas faux là-dedans, il faut écouter cet argumentaire même s’il est dérangeant. Et puis il y a un autre aspect : c’est ce que cette situation de tension sociale généralisée dans plusieurs pays donne des arguments à Pékin, nourrit la conviction chinoise sur l’état du monde. A savoir : le capitalisme libéral et la démocratie pluraliste sont à bout de souffle, en fin de course.

De ce point de vue, le Chili est un cas d’école qui donne de l’eau au moulin du raisonnement chinois : voilà un pays qui, depuis plusieurs décennies, est un laboratoire néo-libéral avec privatisation à outrance de la santé, de l’éducation et des transports. Au bout du compte : une poignée d’ultra riches, trop d’inégalités, et une révolte sociale.

Pour Pékin, le modèle occidental est périmé et Donald Trump ou Boris Johnson en sont les derniers soubresauts, l’incarnation d’un crépuscule. Xi Jinping assume et revendique un autre modèle : un régime fort et autoritaire, mais avec suffisamment d’argent pour assurer de la paix sociale. Les libertés « formelles », chères à l’Occident, attendront. Les peuples préfèrent de l’autorité et de l’efficacité.

Alors oui, évidemment, c’est en partie de la propagande. Il s’agit de mieux justifier ce qui se passe en Chine : la surveillance généralisée de la population, les arrestations d’opposants, l’absence de liberté de la presse, la répression des minorités ethniques. Mais il y a aussi là-dedans une conviction bien ancrée, sur la fin d’un cycle au niveau mondial, le début d’un autre/ la domination des régimes autoritaires. 

Un prétexte pour la répression à Hong Kong

Et ce discours pourrait aussi servir de prétexte au pouvoir chinois pour réprimer à Hong Kong. On ne peut pas s’empêcher de penser que la répression se rapproche. Les jours de Carrie Lam, la chef de l’exécutif de Hong Kong, semblent comptés. Les manifestants ne la supportent plus, le pouvoir chinois pas davantage. Il va donc sans doute finir par la lâcher. Et passer à la manière forte.

Tout simplement parce que le pouvoir chinois, dans son logiciel même, ne peut pas s’autoriser à paraitre faible. La contestation est inacceptable par essence. Sans compter qu’elle peut finir par déteindre sur d’autres régions de Chine, en particulier Canton, toute proche.

Alors bien sûr, si la Chine finit par réprimer violemment la contestation à Hong Kong, son image sera écornée, elle y perdra en termes de « soft power ». Mais elle n’est pas la seule, donc c’est moins embêtant : les images des gouvernements Occidentaux sont tout autant écornées, des Etats-Unis de Trump au Chili de Pinera en passant par la Catalogne, le Brexit ou les Gilets jaunes.

CQFD : ces tensions sociales qui éclatent un peu partout dans le monde, font l’affaire de Pékin.

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