On a tendance à croire que tout l’Est de l’Europe se résume à la Hongrie de Viktor Orban et ses atteintes à l’Etat de droit. Mais il y a aussi à l'Est un mouvement démocratique profond dans les sociétés civiles, avec d'immenses manifestations contre la corruption, comme hier à Prague. C'est "le monde à l'envers".

Un manifestant brandit le drapeau tchèque face à l'immense cortège de Prague réclamant la démission du premier ministre tchèque
Un manifestant brandit le drapeau tchèque face à l'immense cortège de Prague réclamant la démission du premier ministre tchèque © AFP / Michal Cizek / AFP

Une marée humaine a envahi le dimanche 23 juin les rues de Prague. Plus de 200.000 manifestants de l’aveu même de la police. Sans doute plus. C’est énorme pour un pays comme la République Tchèque : l’équivalent d’un million 200.000 manifestants dans les rues de Paris ! Jamais le pays n’avait connu pareil rassemblement depuis la Révolution de Velours, il y a 30 ans, en 1989, juste après la chute du Mur de Berlin.

Et tous ces manifestants, drapeaux tchèques ou européens à la main, étaient réunis hier pour réclamer la démission du premier ministre. Andrej Babis, c’est son nom, est vivement soupçonné de conflit d’intérêts : il aurait détourné à son profit des millions d’euros de subventions européennes destinées une grosse entreprise agroalimentaire, dont Babis était aussi le patron jusqu’à l’an dernier !

L’affaire s’appelle « Nid de cigognes », du nom d’une ferme ultramoderne qui est au cœur de l’opération. Et la commission européenne réclame à Babis de rembourser 17 millions d’euros. Précisons que le premier ministre est aussi la 2ème fortune du pays.

Et Il n’a pas l’intention de bouger d’un iota face aux manifestants. D’ailleurs, il a nommé une nouvelle ministre de la Justice, qui fait barrage à toute procédure judiciaire le concernant. Il est donc fort probable qu’en face la contestation se poursuive : elle ne cesse de grossir depuis plusieurs semaines.

Les manifestants disent simplement vouloir le retour aux valeurs démocratiques de 1989.

La Slovaquie, la Roumanie et les Balkans touchés par le même mouvement

Et il y a donc d’autres exemples du même genre dans les autres pays de l’Est de l’Europe. Il y en a même de plus en plus: à chaque fois, le processus est à peu près le même.

Dans le pays voisin de la République Tchèque, la Slovaquie, ça a démarré de la même manière, des défilés à répétition contre la corruption du gouvernement, mise en évidence l’an dernier par l’assassinat du journaliste Jan Kuciak. Et ça a conduit à un premier résultat : la victoire surprise à la dernière présidentielle en mars d’une nouvelle venue, Zuzana Caputova, une militante des droits de l’homme pro-européenne.

Plus à l’Est en Roumanie, même topo ces derniers mois : manifestations en série contre le président de la Chambre des députés et homme fort du pouvoir, le social-démocrate Liviu Dragnea. Il a fini par être incarcéré pour corruption le mois dernier dans une affaire d’emplois fictifs. Et les Roumains, par référendum, et à 85% ont interdit l’amnistie pour les faits de corruption.

Continuons l’inventaire. Dans les Balkans, la Serbie est le théâtre depuis plus de 6 mois de rassemblements qui dénoncent l’autoritarisme du pouvoir, et la corruption des dirigeants. Ils étaient encore des milliers avant-hier dans les rues de Belgrade. Même chose dans le petit Montenegro voisin et plus à l’Est, en Ukraine, où le récent triomphe électoral du comédien Volodymir Zelensky s’est construit sur la dénonciation de la corruption.

La caricature hongroise 

Il y a donc bien, dans la quasi-totalité de l’Est de l’Europe, un mouvement profond pour plus de transparence et tout ça est plutôt rassurant d’autant plus qu’on parle de mobilisations spontanées, sans vrai leader, sans structuration politique réelle.

Fait révélateur : la mobilisation ne dépend pas de la couleur politique du dirigeant visé, populiste de centre droit en République Tchèque, social-démocrate de centre gauche en Roumanie.

A chaque fois, la motivation est la même : assez de la corruption des élites, de la confusion entre intérêts publics et intérêts privés. C’est une lame de fond démocratique, en particulier dans les villes et chez les jeunes, une sorte de révolution tranquille : ce sont dans leur immense majorité des manifestations déterminées mais pacifiques.

Et on est très loin en effet de la caricature qui résume l’Est de l’Europe à la Hongrie, avec un sous-entendu du style : ces populations qui ont vécu sous le joug soviétique sont incapables de se convertir à la démocratie. C’est faux.

En fait, c’est peut-être, à l’inverse, la Hongrie qui est l’exception : les manifestations contre le pouvoir y restent relativement faibles. Pourquoi ? Peut-être parce qu’en Hongrie, Orban a totalement verrouillé l’information. 

C’est la particularité hongroise. Il n’y a qu’un seul son de cloche puisqu’Orban contrôle la quasi-totalité des médias, directement ou indirectement.

La liberté de la presse et l’aspiration démocratique sont décidément indissociables

L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.