Alors que le périple de l’Aquarius se poursuit, la crise des migrants révèle un paradoxe : ces réfugiés fuient souvent des dictatures, mais leur exode, au bout du compte, profite désormais à tous les tyrans du Sud de la Méditerranée, avec la complicité objective de l'Europe. C'est "le monde à l'envers".

Des bateaux de migrants secourus par l'Aquarius ces derniers jours
Des bateaux de migrants secourus par l'Aquarius ces derniers jours © AFP / Maud VEITH / SOS MEDITERRANEE / AFP

Un petit retour en arrière pour commencer. Souvenez-vous de 2011 : ce sont les « printemps arabes ». Les dirigeants européens s’extasient et font amende honorable : « nous ne soutiendrons plus les dictatures sur l’autre rive de la Méditerranée, les droits de l’homme sont prioritaires ».

Sept ans plus tard, toutes ces belles promesses sont parties à la poubelle. 

Vous allez me dire que c’est dû à l’échec des soulèvements arabes. Possible mais c’est aussi dû, pour beaucoup, à la crise des migrants. 

Le mécanisme est le suivant : l’Europe, on l’a bien compris, est incapable de se mettre d’accord sur une politique commune pour accueillir les réfugiés.

Il y a bien la solution de les laisser mourir en mer, plus de 15.000 y ont déjà laissé la vie en 4 ans. Mais ça donne quand même un peu mauvaise conscience.

Donc l’Europe a décidé de « refiler le bébé » à l’autre rive de la Méditerranée, aux pays dits de « transit ». Sauf que voilà, les seuls à accepter de faire ce « sale boulot » sans rechigner, sont les régimes autoritaires.

Le premier accord a été conclu il y a 2 ans et demi avec la Turquie : vous prenez chez vous les réfugiés syriens (il y en a déjà 4 millions en Turquie).

En échange, on vous donne 7 milliards d’euros d’aide en 3 ans et on ferme les yeux sur les pratiques liberticides du régime Erdogan.

Le deuxième accord a été passé avec la Libye. Officiellement, l’Europe aide à former les garde-côtes libyens et débloque 250 millions d’euros « d’aide au développement ». 

Dans les faits, tout le monde sait que l’ancien pays de Khadafi vit sous la terreur des milices, qui pratiquent la torture et contraignent les migrants au travail forcé.

Les témoignages abondent, ces derniers jours encore. 

Là aussi, on ferme les yeux.

L'Egypte oui le Maghreb non

La prochaine sur la liste sera l’Egypte…

Le chancelier autrichien Sebastian Kurz, qui préside l’Europe, a mis fin au secret de Polichinelle lors du sommet de Salzbourg vendredi.

Déjà, l’an dernier, l’Allemagne, discrètement, avait passé un accord avec l’Egypte : 430 millions d’euros dans la poche du Caire en échange de l’interception des bateaux de migrants.

On s’oriente maintenant vers un accord beaucoup plus large, à la turque.

Et tant pis si le régime égyptien de l’ex maréchal Sissi emprisonne les opposants et multiplie les atteintes aux droits de l’homme. C’est secondaire on vous dit.

L’Europe s’est même donné pour objectif d’étendre le dispositif à plusieurs autres pays arabes lors d’un prochain sommet de la Ligue Arabe.

Notons-le au passage : pour l’instant, les pays du Maghreb refusent de s’engager sur cette voie avec l’Europe. 

Comme par hasard, ce sont les trois pays où les libertés publiques sont les moins bafouées. Globalement assurées en Tunisie, et un peu mieux respectées en Algérie et au Maroc que dans le reste du monde arabe.

On se résume : l’Europe, par peur des réfugiés, favorise désormais ouvertement les régimes autoritaires qui, eux, sont prêts à réprimer et contenir les migrants en question. 

C’est le droit de l’Europe, mais autant le dire clairement.

Un calcul politique inefficace à moyen terme

Vous allez me dire: Après tout, c’est un calcul qui se défend.

C'est vrai. Et à court terme, c’est plutôt efficace. Vous vous souvenez peut-être de Nicolas Sarkozy, en 2015, comparant l’afflux de migrants à une fuite d’eau.

Reprenons l’image. Disons que les tyrans arabes (ou ottomans) sont les plombiers de l’Europe : ils colmatent les infiltrations. Ils ferment les vannes. 

On ne veut pas savoir comment travaillent les plombiers. Seul le résultat compte.

Le problème c’est qu’à moyen terme, l’efficacité est plus incertaine. Tout simplement parce que la pression de l’eau ne va pas diminuer.

On peut même prendre le pari qu’elle va augmenter. C’est dû à la démographie en Afrique. C’est dû aussi aux méthodes des plombiers.

Je m’explique : à un moment ou un autre, le mélange pauvreté / dictature provoque l’exode.

Prenons l’Egypte, avec sa population très jeune, souvent pauvre, et qui pour partie aspire à la démocratie. Un jour le bouchon peut sauter. Et alors de nouveaux afflux de réfugiés seront inévitables.

C’est le risque de favoriser les tyrannies dans le monde arabe.

On l’avait compris en 2011. On s’est empressé de l’oublier depuis. Souci : il est probable que les mêmes causes finissent par produire les mêmes effets

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