Le Burkina Faso observe un deuil national après la double attaque terroriste qui a fait 52 morts dans le pays. Le pays semble désormais au cœur de la spirale jihadiste. Mais c’est un leurre : les terroristes regardent déjà plus au Sud, vers les pays du Golfe de Guinée, un enjeu plus important. C'est le monde à l'envers

Le président du Burkina Faso Roch Marc Christian Kabore lors d'un sommet cette semaine à Abuja au Nigeria
Le président du Burkina Faso Roch Marc Christian Kabore lors d'un sommet cette semaine à Abuja au Nigeria © AFP / Kola SULAIMON / AFP

Il vaut mieux avoir une carte avec soi quand on fait un peu de géopolitique. Ce soir, on va donc regarder des cartes ensemble.

Résumé des épisodes précédents : depuis trois ans, les groupes terroristes se propagent dans la zone désertique du Sahel, au sud du Sahara : Nord du Mali, puis centre du Mali, puis Niger, puis Burkina Faso. Rien qu’au Burkina, 700 morts depuis trois ans, près de 600.000 déplacés. Ces groupes sont multiples, les uns se revendiquent d’Al Qaida, les autres de l’Etat Islamique. Mais leurs intentions vont au-delà du terrorisme : ils ont désormais un projet politique structuré, qui rappelle un peu celui du groupe Etat Islamique en Irak et en Syrie. Et ils sont de plus en plus organisés militairement : leurs attaques, ces derniers jours au Niger et au Burkina en témoignent. Il s’agit de petites armées, entraînées, lourdement armées. On n’est plus dans l’amateurisme.

Et que disent ces terroristes ? Ils ne cachent pas leurs intentions. Ils veulent se propager plus encore. Il y a un an, dans une vidéo, plusieurs de leurs dirigeants, notamment Iyad Ag Ghali et Hamadou Koufa, ont notamment appelé au soulèvement au Bénin, en Côte d’Ivoire et au Ghana. Et là on ne parle plus de la zone Sahel. On est plus au Sud !

Une rampe de lancement vers la Côte d'Ivoire et le Ghana

Sur cette capture d'écran, on voit le site du « Conseil aux voyageurs » du Ministère des affaires étrangères français. Page Burkina Faso. Mise à jour : hier. Désormais, c’est tout nouveau, la frontière Sud du Burkina, frontière avec la Côte d’Ivoire, est classée en rouge. Ça veut dire : très dangereux.

Site du ministère français des affaires étrangères, page Burkina Faso
Site du ministère français des affaires étrangères, page Burkina Faso

Maintenant, regardons cette autre carte ci-dessous : on voit bien que le Burkina Faso forme comme une sorte de chapeau, au Nord, qui coiffe 4 pays situés juste au Sud : Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin. On pourrait même rajouter le Nigeria, qui lui est un peu plus à l’Est. Tous ces pays ont un accès à l’Océan Atlantique : c’est le golfe de Guinée ! Si les jihadistes cherchent à déstabiliser le Burkina Faso, c’est parce qu’il a tout d’une rampe de lancement vers les pays du Sud.

Le Sahel au Nord et le Golfe de Guinée au Sud
Le Sahel au Nord et le Golfe de Guinée au Sud / capture d'écran Google Earth

Le Burkina c’est d’ailleurs une zone de transition entre le désert du Sahel au Nord et les zones plus humides et la savane du Sud. Et il y a un vrai réseau routier d’échanges commerciaux traditionnels vers les quatre pays du Sud, qui sont des débouchés naturels. C’est une porosité logique. D’ailleurs on se souvient qu’en mai dernier, les touristes français enlevés au Bénin avaient été retrouvés au Burkina.

Des élections presque partout en 2020

Ces 4 pays du Sud ont jusqu’à présent été plutôt épargnés par le terrorisme : il y a seulement eu la fusillade de Grand Bassam en Côte d’Ivoire en 2016. Mais ça ne veut pas dire qu’ils sont à l’abri. Au contraire. Pourquoi ? C’est ce qu’explique très bien un rapport du Think Tank International Crisis Group publié il y a 5 jours. 

Ces 4 pays sont un peu plus structurés politiquement que leurs voisins du Sahel au Nord. Mais ils possèdent des faiblesses analogues. Lesquelles ?

  • Des régions délaissées par les pouvoirs centraux, surtout les régions frontalières avec le Burkina : nord du Ghana, nord de la Côte d’Ivoire ;
  • -         La persistance de conflits ancestraux entre pasteurs et éleveurs, conflits que les jihadistes savent instrumentaliser ; 
  • -         Une coexistence parfois tendue entre chrétiens et musulmans ;
  • -         Une tradition de répression brutale par les forces de l’ordre, y compris au nom de la lutte contre le terrorisme.
  • -         Une absence de coordination régionale entre pays : le Nigeria, leader naturel de la zone, ne veut pas endosser ce rôle.

Tout ça forme un terreau très favorable à la contagion jihadiste. Et en plus, dans trois de ces pays, Ghana, Côte d’Ivoire, Togo, des élections générales sont prévues en 2020. L’occasion est belle d’enclencher une opération de déstabilisation.

Le risque d'un tournant pour le pire

Et ce serait plus grave qu’en zone Sahel. Dire ça n’est pas faire offense à la mémoire des centaines de victimes de ces derniers mois au Mali, au Burkina, au Niger. L’enjeu géopolitique est simplement plus important avec les pays du Golfe de Guinée. Ils sont plus peuplés (surtout si on inclue le Nigeria), plus riches aussi (le pétrole, l’agriculture) : le Produit intérieur brut par habitant au Ghana, c’est 5 fois celui du Niger ! La déstabilisation régionale serait d’une tout autre ampleur.

Il y a quelques jours, Emmanuel Macron évoquait un « tournant » à propos du Sahel en affirmant : 

« Les semaines qui viennent seront décisives ».

Un tournant, oui c’est possible. Mais on ne peut pas exclure que ce soit pour le pire.

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