À un mois et demi des élections, les manifestations ont repris de plus belle en Algérie contre un cinquième mandat de Bouteflika. La France reste très silencieuse sur le sujet. Cette prudence peut relever de la sagesse, mais aussi de l’erreur. C’est le « Monde à l’envers ».

Manifestation le 26 février des étudiants à Alger contre un 5ème mandat de Bouteflika
Manifestation le 26 février des étudiants à Alger contre un 5ème mandat de Bouteflika © AFP / RYAD KRAMDI / AFP

Aucun commentaire officiel. Silence radio. Paris observe et ne dit rien. Alors que le mouvement grossit de jour en jour. 

Aujourd’hui, des milliers d’étudiants ont défilé dans toutes les grandes villes d’Algérie, Constantine, Tizi Ouzou, Bejaia, Boumerdes et bien sûr Alger. Et de nouveaux rassemblements, encore plus importants, sont annoncés vendredi et dimanche, vu que dimanche, c’est la date limite pour le dépôt des candidatures à la présidentielle du 19 avril.

Le mouvement répond à un seul slogan : « Y’en a marre, non à un 5ème mandat ! ».

Et franchement, on les comprend ces Algériens qui descendent dans la rue. Tant la candidature d’Abdelaziz Bouteflika, 81 ans, sourd et grabataire depuis 6 ans, est une mascarade. 

Face à d’autres pays, on pense par exemple au Venezuela, la France ne se prive pas de commenter des situations politiques intérieures. Mais là, rien. L’Élysée renvoie sur le Quai d’Orsay qui se tait, hormis le très classique conseil aux voyageurs : « tenez-vous à l’écart des manifestations ».

D’abord, on se dit que ce silence est sagesse : vu notre Histoire commune, la France ne veut pas être soupçonnée d’ingérence dans les affaires intérieures algériennes. Alger, à juste titre, ne le supporterait pas. 

Mais ce silence est plus qu’un silence : il cache mal une inquiétude. Et donc une forme de conservatisme. Si seulement rien ne bougeait en Algérie, voilà ce qui arrangerait Paris.

L'inquiétude migratoire et l'inquiétude terroriste

Évidemment, l'inquiétude n'est pas un défaut en soir, surtout qu’il y a des raisons de craindre les effets en chaîne d’une déstabilisation dans le pays.

La première crainte française, c’est un mouvement migratoire massif. Les binationaux franco-algériens sont environ 1 million. Autant dire qu’avec les regroupements familiaux, ce sont des mouvements massifs de population qui peuvent se produire. Et les jeunes Algériens (la moitié de la population a moins de 20 ans) sont nombreux à vouloir émigrer vers la France. 

La deuxième crainte est géopolitique. L’Algérie est un pôle de stabilité dans une zone dangereuse : la Libye à l’Est, le Sahel au Sud, avec une immense zone frontalière au cœur du Sahara. 

Vu de Paris, l’Algérie est donc une sorte de zone tampon qui nous sépare des groupes terroristes, et un allié dans la coopération militaire contre les islamistes.

Ajoutons dans le paysage le paramètre économique : le gaz algérien représente 10% de nos importations en gaz naturel. Et enfin l’incertitude sur la succession d’Abdelaziz Bouteflika : l’opacité est telle au sein du pouvoir algérien que personne ne sait qui sortirait du chapeau dans la négociation entre militaires, oligarques, proches du président, et cadres du FLN.

Résultat des courses : Paris préfère le statu quo, de peur que la suite ce soit le chaos. Mais ça conduit donc à soutenir implicitement un impotent grabataire. Et ça pose question.

Un manque d'audace

Ça pose tellement question qu'on peut aussi y voir une erreur. Un diplomate français qui connait bien l’Algérie déplore, je cite, « une absence de vision stratégique de la France sur le sujet », un manque d’audace, une absence de pari sur l’avenir et sur la jeunesse. Parce que la suite ne sera pas nécessairement pire, elle peut être meilleure.

Une grande partie de la classe politique française conserve un logiciel daté sur l’Algérie : la gauche pense encore façon Guy Mollet et IVème République, la droite façon de Gaulle.

Emmanuel Macron, parce qu’il est plus jeune, raisonne différemment, mais il n’a pas enclenché de bouleversement dans notre pratique.

Ce que les jeunes Algériens attendent, c’est d’abord du travail, des opportunités économiques. Et la France, au fil des ans, fait l’inverse : elle se désengage. Nos entreprises ne représentent plus que 10% des investissements étrangers en Algérie, à peine devant l’Italie et l’Espagne, et très loin derrière la Chine, omniprésente, avec la téléphonie, l’extraction de phosphate ou les projets portuaires.

Il n’y a pas de stratégie à long terme, sur l’après-Bouteflika. Pas de stratégie française et pas de stratégie européenne non plus.C’est comme ça que Paris fait comme le pouvoir algérien : le choix de l’immobilisme, le grabataire à la présidence.  

Et vous savez quelle est la blague préférée des Algériens. 

« Quels sont les deux plans du pouvoir ? Plan A comme Abdelaziz. Plan B comme Bouteflika. »

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