On est tellement obnubilé par la crise des migrants et par l’imprévisibilité de Donald Trump qu’on en oublierait presque le Proche-Orient. On en viendrait presque à croire que la guerre est terminée en Syrie. A tort, il n'est qu'à regarder attentivement ce qui se passe depuis 48h. C'est "le monde à l'envers".

Des opposants à Assad dans la ville de Deraa
Des opposants à Assad dans la ville de Deraa © AFP / Ibrahim Hariri / ANADOLU AGENCY

Comment ça, la guerre continue en Syrie ?? On nous aurait menti ?

C’est vrai, quasiment plus personne n’en parle.

Et pourtant, que se passe-t-il sur le terrain ? Depuis samedi soir, les troupes d’Assad ont lancé une offensive majeure dans le sud du pays, avec l’appui de l’aviation russe.

40.000 hommes engagés ! Déjà des dizaines de victimes. Impossible de connaitre le bilan exact. 

Vous allez me dire : ce n’est jamais qu’une offensive de plus en Syrie.

C’est vrai, sauf que la cible est une ville symbole : Deraa.

Deraa, c’est là où tout a commencé, le 15 mars 2011 : après l’arrestation et la torture de plusieurs enfants, la première manifestation contre Assad, celle qui a déclenché la révolte. 

Aujourd’hui, le Nord de la ville semble encerclé par l’armée loyaliste.

Et déjà, en 48h, 45.000 personnes ont pris les routes de l’exil, estimation officielle de l’ONU.

Ce n’est qu’un début, la région compte 750.000 habitants !

Là, vous allez me dire : ce n’est jamais qu’un exode de plus.. Alors regardons où vont aller ces exilés.

Ils vont d’abord essayer de se rendre en Jordanie, la frontière n’est qu’à 8kms, mais la Jordanie croûle déjà sous les réfugiés et son gouvernement dit « stop ». Ils vont peut-être essayer de se rendre en Israël, le plateau du Golan n’est qu’à 40 kms. Mais Israël ne va pas nécessairement les laisser entrer.

Voilà donc des dizaines de milliers de personnes condamnées, soit à mourir, soit à chercher à fuir vers où ? Je vous le donne en mille : vers l’Europe… Donc oui ça nous concerne.

Le grand désengagement américain

Ensuite, vous allez me dire : m’enfin les Occidentaux, Français, Américains, Britanniques sont quand même intervenus militairement à la mi-avril pour que tout cela s’arrête…

Mais ça n'a pas servi à grand-chose.

L’objectif c’était qu’Assad cesse d’utiliser des armes chimiques. Il a provisoirement cessé. 

Mais, dans cette offensive sur Deraa, il continue d’utiliser des barils d’explosif largués comme des bombes, ce n’est guère mieux.

Et surtout les Etats-Unis ont manifestement laissé tomber les rebelles de Deraa.

Il y a 6 mois encore, ils les soutenaient financièrement. C’est fini. Ça coute trop cher, estime le Pentagone.

Il y a 10 jours encore, ils les assuraient de leur soutien militaire en cas d’opération russo-syrienne.

Et puis samedi dernier, patatras ! L’ambassade des Etats-Unis en Jordanie leur a dit « Débrouillez-vous sans nous ». 

Ça n’a pas trainé : quelques heures après, les tirs de missiles russes commençaient.

Vous avez bien compris : ça veut dire que Washington a décidé de laisser faire Moscou.

Dans cette partie de la Syrie, c’est la fin d’une relative accalmie qui durait depuis près d’un an.

Assad et son allié russe ont le champ libre pour achever leur reconquête de l’ensemble de la partie Ouest de la Syrie, environ les 2/3 du territoire.

Avec des risques majeurs : 

-         La déstabilisation de la Jordanie, la seule zone tampon de la région, 

-         Voire l’entrée en guerre d’Israël, si des troupes iraniennes devaient être impliquées dans l’opération d’Assad.

Bref, on joue avec les allumettes.

L'Etat Islamique n'a pas renoncé

Enfin dernier argument, vous allez me dire: il y a quand même une évolution positive, c’est la disparition du groupe Etat Islamique, mais là aussi je sens pointer votre scepticisme….

En effet. Là encore, on n’en parle plus, mais ce n’est pas davantage terminé.

Cette fois, ça se passe à l’autre bout du pays. A l’Est. Dans la région de Deir Es Zor et de Mayadin.

Il y a un mois, des centaines de terroristes du groupe Etat Islamique armés de mitrailleuses lourdes y ont lancé des raids en série, contre les troupes syriennes et russes : 76 morts.

Près de 2500 islamistes radicaux seraient encore dissimulés dans cette zone rurale et désertique, près de la frontière avec l’Irak. 

Le chef du groupe Etat Islamique, Abu Bakr al Bagdadi, se cacherait également dans cette région.

Ces dernières semaines, les Occidentaux ont multiplié les attaques de drones pour éliminer ces Islamistes. Sans succès réel.

Soit dit en passant, Assad a d’ailleurs intérêt à ce que subsistent ces poches terroristes : ce sont autant d’alibis pour poursuivre l’éradication de ses opposants.

On se résume : 7 ans de guerre en Syrie, 350.000 morts, 10 millions de déplacés.

Ce serait évidemment plus confortable de penser que c’est terminé.

Mais ça ne l’est pas.

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