C’est une photo qui fait le tour du monde : celle de deux migrants, un papa et sa fille, morts dans le Rio Grande entre le Mexique et les Etats-Unis. C’est l’une de ces photos dont on se dit qu’elle peut changer le cours de l’Histoire. Sauf que ce ne sera pas le cas. C’est le « Monde à l'envers".

[AVERTISSEMENT : cet article contient une image difficile]

Cette image s’affiche en Une de quotidiens mexicains, américains, britanniques, espagnols. Curieusement, elle n’a pas vraiment trouvé son chemin jusqu’à la presse française.

On y voit ces deux corps sans vie, allongés face contre terre, sur les rives mexicaines du Rio Grande, entre les roseaux et l’eau verdâtre. La petite fille au pantalon rouge est encore emmaillotée dans le tee shirt de son papa, sur son dos. Le bras droit de la fillette enlace le cou du papa.

Leur histoire, c’est Julia Le Duc, une journaliste mexicaine du quotidien La Jornada, qui l’a retracée. Il s’appelait Oscar, il était cuisinier, il avait 26 ans. Elle s’appelait Valeria, elle allait avoir 2 ans.

Il y a deux mois, avec Vanessa, la maman, ils quittent leur ville de San Martin, au Salvador en Amérique Centrale. Ils fuient la pauvreté et les gangs. 2400 kms plus tard (2400 kms ! Presque la distance Paris-Moscou), et après avoir attendu de longues semaines dans le Sud du Mexique, ils se retrouvent au Nord, à la frontière américaine. Le délai d’attente pour leur dossier d’immigration aux Etats-Unis s’annonce interminable. 

Avant-hier, Oscar décide alors de franchir le fleuve à la nage, illégalement. Il parvient à traverser avec sa fille Valeria. Puis il repart côté mexicain pour chercher sa femme. La fillette restée seule côté américain, rentre dans l’eau pour rattraper son père. Il fait demi tour, récupère sa fille, mais ils sont emportés par le courant. 

Trump "responsable de ces morts"

Et cette image est en passe de devenir un emblème politique parce que sa force symbolique est considérable. Elle nous rappelle des images du passé, avec d’autres enfants : Kim Phuc au Vietnam, Mohammed al Durah lors de la 2ème Intifada palestinienne, et bien sûr le corps d’Aylan, cet enfant syrien de 3 ans, souvenez-vous, rejeté par la mer sur une plage turque, après une tentative de traversée vers la Grèce. C’était en Septembre 2015. Au sommet de la crise migratoire aux frontières de l’Europe.

Les presses mexicaines et espagnoles l’affirment déjà : Valeria, c’est Aylan bis.  Un symbole de l’indifférence des pays riches.

Aux Etats-Unis, plusieurs candidats à la primaire démocrate expriment leur colère, à quelques heures du premier débat télévisé qui doit les opposer ce soir. Beto O’Rourke écrit, je cite, « Trump est responsable de ces morts ». Kamala Harris ajoute : « C’est inhumain et c’est une tâche sur notre conscience morale ». La controverse est relancée sur la politique migratoire du président américain.

Au Mexique, c’est presque la même chose. Le président mexicain se voit accusé d’avoir renforcé la militarisation de la frontière.  En cédant au chantage économique de Trump, qui menace de droits de douane supplémentaires si rien n’est fait pour réduire le flux migratoire.

Précisons que ces derniers mois, ce flux s’est accru : 150.000 arrestations par mois, 800.000 dossiers en attente de traitement, déjà près de 300 morts dans le Rio Grande.

Le précédent Aylan en Europe

Pourtant, il y a fort à parier que ça ne changera presque rien. Souvenons-nous de la photo d’Aylan.

Vague d’émotion partout en Europe, c’est vrai. Et ensuite, quoi ? Pas grand-chose. La décision allemande d’accueillir de nombreux migrants avait été prise juste avant.

Et ensuite, l’Union Européenne s’est progressivement fermée aux réfugiés. La route entre la Turquie et la Grèce est ultra surveillée, le dossier a été sous-traité à la Turquie, moyennant finances. Et en Méditerranée, il n’y a quasiment plus personne pour raconter les naufrages. Cachez ce drame, je ne veux pas le voir.

Le plus probable est qu’il en aille de même avec la mort de Valeria. Qu’il y ait une exploitation politique immédiate, ça tombe sous le sens : la campagne électorale a commencé aux Etats-Unis. Mais sur le fond, l’opposition démocrate n’est pas si éloignée de Donald Trump : certes elle veut plus d’aide humanitaire pour les migrants. Mais rappelons-nous que sous Obama, les expulsions d’immigrés étaient déjà aussi nombreuses que sous Trump.

Au Mexique, ça ne changera pas grand-chose non plus. Parce que la population mexicaine est très critique et peu accueillante vis-à-vis de ces migrants venant des pays d’Amérique Centrale situés plus au Sud.

Il ne s’agit pas de porter ici un jugement de valeur. C’est juste un constat sur les situations politiques.

On peut au choix être scandalisé par un manque d’humanité, ou au contraire considérer que les arbitrages politiques ne doivent surtout pas se faire sous le coup de l’émotion.  Chacun d’entre vous est évidemment libre d’avoir son avis. 

Mais cette photo, comme celle d’Aylan, c’est en tous cas notre mauvaise conscience. 

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