Ce soir en Bulgarie, les représentants de l’Union Européenne rencontrent le président turc Recep Teyip Erdogan. Les sujets de contentieux ne manquent pas : les droits de l’Homme, l’intervention turque en Syrie. Mais dans le « Monde à l’envers », prenons le pari que l'Europe ne se fâchera pas avec la Turquie.

Le président turc Erdogan
Le président turc Erdogan © Getty / Franco Origlia

Vous allez voir ce que vous allez voir !!!

« Ambiance houleuse, tendue, à couteaux tirés »… 

Officiellement, c’est chaud, ce diner dans la zone balnéaire de Varna, en Bulgarie, sur la Mer Noire, juste au Nord de la frontière turque.

Au premier coup d’œil, c’est vrai, l’Europe est « fâchée » !

« Inadmissible », l’intervention turque en Syrie contre les forces Kurdes (hier à Afrin, demain plus à l’Est à Tal Rifaat ou Manbij).

« Inadmissible », la dérive autocratique d’Erdogan depuis 2016 : 55.000 opposants en prison, plus de 100 médias fermés d’autorité, 43 journalistes incarcérés.

Les Européens le martèlent donc : « c’est inadmissible » !

Mais bon, en fin de compte, tout ça, ils l’admettent.

Ce qui les contrarie beaucoup plus et qui fait moins les gros titres, ce sont les ingérences turques dans la zone maritime située près de Chypre.

De quoi s’agit-il ?

De nouvelles réserves en gaz en Méditerranée, dont une bonne partie dans les eaux de Chypre, donc de l’Union Européenne.

Le secteur a été baptisé Aphrodite (tout un programme !) …

Il y aurait là un stock équivalent à celui de la mer du Nord, des milliards de mètres cubes de gaz. Il y a un mois encore, le français Total et l’italien Eni y ont trouvé un nouveau gisement. 

Et voilà-t-y-pas que la Turquie vient d’empêcher un navire européen de se rendre sur zone. 

Officiellement parce qu’elle revendique une partie de Chypre. 

En réalité, parce qu’elle veut protéger le gaz russe qui transite par son sol.

Donc là pour le coup, l’Union Européenne n’aime pas du tout.

Alors, ça y est, cette fois on va se fâcher avec Erdogan ?

Et bien non !

La patate chaude des migrants  

On ne va pas se fâcher parce qu’il nous rend service.

D’abord, il s’occupe de LA patate chaude. 

Pardonnez la formule, elle est triviale, mais c’est quand même ça.

LA patate chaude, ce sont les migrants.

Il y a pile 2 ans, en mars 2016, l’Europe a passé un « deal » avec la Turquie : on vous renvoie les migrants qui arrivent en Grèce, vous les gardez chez vous, et en échange on vous paye !

Promesse de dons : 6 milliards d’euros !

En langage commercial, ça s’appelle « externaliser » : je ne veux pas régler un problème moi-même, je paye un sous-traitant pour le faire. 

Résultat : il y a 4 millions de Syriens sur le sol turc, mais ils n’arrivent plus en Europe, le flux s’est tari (en tous cas par cette route-là).

Cette externalisation (« Dehors les réfugiés ») a beaucoup plus de poids que le sort des Kurdes.

Attendez-vous donc à ce que l’Europe honore ce soir son engagement avec un chèque de 3 milliards pour Ankara.

Et puisqu’on parle de chiffres, causons business !

La Turquie, c’est le 5ème partenaire commercial de l’Europe, avec des investissements en hausse.

Et un marché d’avenir puisque sur les 80 millions de Turcs, 2 sur 3 ont moins de 35 ans.

Suivez mon regard : c’est une mine d’or pour les entreprises de banques, de loisirs, de transports, d’immobilier, de distribution d’eau ou d’électricité. 

Il n’est donc pas exclu que le président turc obtienne ce soir une révision favorable de l’Union douanière avec l’Europe.

Les affaires sont les affaires.

Parier sur l'après Erdogan

En plus, il y a aussi du « billard à trois bandes », un calcul politique, voire géopolitique…

On peut le prendre par tous les bouts, il y a une chose qui ne changera pas : c’est que la Turquie se trouve… là où elle se trouve !

Entre l’Europe et le Proche-Orient, entre l’Europe et la Russie. 

Autrement dit : position géostratégique incontournable.

En plus, malgré des contacts militaires avec la Russie, la Turquie reste dans l’OTAN, avec une base encore utilisée par les Occidentaux à Incirlik, près de la Syrie…

Il y a peut-être enfin un autre calcul de la part des Européens : parier sur l’après Erdogan.

Ce serait judicieux car le régime Erdogan ne durera pas éternellement et une grande partie de la population turque, en particulier dans les classes moyennes, rêve d’Europe.

En résumé : se fâcher avec Erdogan, mais pas avec la Turquie.

Allez je me hasarde à un petit pari : il y aura peut-être des gros yeux et des effets de manche, ce soir en Bulgarie, peut-être des menaces de rupture.

Mais il n’y aura pas de rupture. 

Sinon, Fabienne, promis, je reviens demain soir dire que les journalistes passent leur temps à se tromper !!!

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