On prend les mêmes et on recommence : comme avant l’été, la tension est vive entre pays européens sur la question des migrants. Mais on serait bien inspiré de lever le nez et de regarder ailleurs car la véritable crise migratoire en cours se déroule bien davantage en Amérique latine. C'est "le monde à l'envers".

Des émigrants vénézuéliens à la frontière avec la Colombie
Des émigrants vénézuéliens à la frontière avec la Colombie © AFP / RODRIGO BUENDIA / AFP

Ça vaut le coup d’arrêter un peu de se regarder le nombril parce que le phénomène en cours en Amérique Latine est… saisissant ! Vous allez voir, ça relativise ce qui se passe en Europe.

Les chiffres d’abord : impressionnants.

C’est la conséquence de la crise au Venezuela, crise politique et économique, vous le savez, avec une inflation galopante.

Chaque jour, j’ai bien dit chaque jour, entre 2000 et 3000 Vénézuéliens cherchent à entrer en Colombie, en Equateur, au Pérou (les voisins du Sud).

Evaluation officielle de l’ONU : en un peu plus de deux ans, 2 millions de Vénézuéliens ont fui leur pays. Evaluation officieuse : le double, 4 millions de personnes, plus de 10% de la population.

C’est comme si 7 millions de Français avaient quitté notre pays en 2 ans !!

On peut parler d’une crise migratoire d’une ampleur comparable à celle provoquée par la guerre en Syrie !! Avec au total, une « vague » d’une taille supérieure à celle qui a touché l’Europe en 2015 : 1 million de réfugiés en Colombie, 600.000 en Equateur, 500.000 au Pérou.

Et en plus, il n’y a pas que l’effet Venezuela.

Pour faire bonne mesure, ajoutons : 

-         L’immigration provoquée par une autre crise politique en cours, au Nicaragua, en Amérique Centrale : là c’est le petit Costa Rica voisin qui est touché, 3000 arrivées de migrants chaque semaine depuis 1 mois.

-         L’effet cul de sac de la fermeture de la frontière des Etats-Unis : on estime que 2 millions d’émigrés latino-américains se retrouvent bloqués au Mexique.

-         Et l’essor, au Brésil cette fois, d’une immigration venue d’Afrique Noire : Sénégalais, Guinéens, Nigérians. Comme l’Europe se ferme, ils se tournent vers l’Amérique du Sud.

Au total, c’est un mouvement humain sans précédent pour le continent.

Et ça révèle quoi ? L’essor des migrations entre le Sud et le Sud : c’est un volume désormais plus important que les flux allant du Sud vers le Nord ( vers l’Europe ou les Etats-Unis).

Une tradition d'accueil 

Et jusqu’à récemment, en termes d'accueil, ça se passait très bien.

C’est d’ailleurs un contraste qui laisse songeur quand on fait la comparaison avec le durcissement des pays riches, Europe et Etats-Unis.

Jusqu’à présent, les pays latino-américains ont presque toujours fait « portes ouvertes ».

Par exemple, sur le million de Vénézuéliens à avoir trouvé refuge en Colombie, plus de 800.000 ont été régularisés !

Les Nicaraguayens qui se rendent au Costa Rica ? Ils sont pour l’instant systématiquement accueillis.

Et certains pays, comme l’Argentine, cultivent depuis longtemps une vraie politique d’accueil, même quand ils sont dans la panade économique, comme pendant les années 90.

Il y a plusieurs explications :

-         La communauté de langue, l’espagnol partout en Amérique Latine, à part au Brésil ;

-         Le poids de la religion, qui pousse à l’accueil de celui qui demande de l’aide ;

-         Et la solidarité avec tous ceux qui ont fui les dictatures sur le continent au cours des dernières décennies.

La politisation croissante du sujet 

Mais tout cela est en train de changer. 

Le sujet, un peu comme en Europe, est en train d’être politisé. C’est un phénomène tout récent, les dernières semaines…

La Colombie, puis l’Equateur, puis le Pérou (depuis avant-hier) ont successivement durci les conditions à leurs frontières : un passeport est désormais exigé pour les Vénézuéliens, c’est nouveau.

Toujours au Pérou, un mouvement politique mené par l’ancien maire de Lima vient de voir le jour. Et il s’appelle, devinez comment ? « Les Péruviens d’abord » ! Ça vous rappelle quelque chose ?

Plus inquiétant, au Brésil, de violents incidents anti Vénézuéliens se sont produits à la frontière Nord, dans la région du Roraima.

Et à 6 semaines des élections générales au Brésil, qui tire profit de la situation ? Jaïr Bolsonaro, en tête dans les sondages. Et c’est qui ? Un ancien militaire, candidat de l’extrême droite…

Un seul pays essaie de faire constructif, c’est le petit Equateur.

Il essaie de monter pour la mi-septembre un sommet régional avec les 13 pays concernés, pour mettre en place une politique commune.

Mais entre nous soit dit, si c’est aussi efficace que la concertation entre pays européens sur le sujet, alors l’Amérique Latine n’est pas sortie de l’auberge. 

Et les politiciens les plus populistes ont un boulevard devant eux

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