En Italie, les négociations se poursuivent pour former un nouveau gouvernement d’ici demain soir. On est tellement habitué à l’instabilité en Italie qu’on peut être tenté d'y voir une simple politicaillerie. Erreur: c'est un tournant potentiel majeur, y compris pour l'Europe. C'est le "monde à l'envers".

Le leader de la Ligue d'extrême droite Matteo Salvini, ici à sa sortie du palais présidentiel italien, pourrait se retrouver dans l'opposition
Le leader de la Ligue d'extrême droite Matteo Salvini, ici à sa sortie du palais présidentiel italien, pourrait se retrouver dans l'opposition © AFP / Vincenzo PINTO / AFP

La tentation, c’est de regarder nos amis italiens d’un air amusé sur le mode : encore un numéro de claquettes, encore de la commedia dell’arte et des effets de manche. De toute façon, c’est toujours confus et instable dans ce pays. C’est tentant de voir les choses comme ça.

Mais si les négociations en cours aboutissent, ça peut tout changer.

De quoi s’agit-il ? De la constitution d’une alliance de gouvernement entre le très inclassable Mouvement 5 étoiles et le parti démocrate de centre gauche.

Pourquoi ce serait un tournant ? D’abord, parce que ce serait un coup d’arrêt spectaculaire pour l’Extrême Droite. 

Matteo Salvini, le patron de la Ligue, ex ministre de l’Intérieur, devenu homme fort du gouvernement précédent, a pris le pari de faire exploser la coalition en claquant la porte début août.

Il s’est vu trop beau, il est en passe d’être pris à son propre piège et de se retrouver dans l’opposition. Ce serait un échec personnel pour cet homme de 46 ans à l’ascension foudroyante.

Ce serait la preuve que sa stratégie (gouverner par les réseaux sociaux et la démagogie) ne suffit pas à détruire le fonctionnement des institutions italiennes. Il y aurait d’ailleurs là quelque chose de rassurant sur le fait qu’en démocratie les institutions sont un garde-fou.

Ce serait enfin un « arrêt buffet » dans l’ascension de l’extrême droite, en Italie mais aussi plus largement en Europe, puisque Salvini s’est imposé comme le leader européen des partis de droite radicale. Ce serait le signe que la percée populiste d’extrême droite n’est pas inéluctable.

Donc oui le symbole est majeur.

Un possible retour dans le giron européen

C’est aussi un tournant politique potentiel pour l’Union Européenne parce qu’avec ce possible renversement de coalition de gouvernement, l’Italie changerait de pôle d’attraction, presque de camp, au sein de l’Europe.

Avec Salvini, elle est dans le camp des populistes eurosceptiques, proches du groupe de Visegrad (les Hongrois, les Polonais), et elle fait des appels du pied à la Russie de Poutine.

Sans Salvini, avec une coalition 5 étoiles / parti démocrate, l’Italie se retrouverait avec un gouvernement pro-européen, beaucoup plus proche de la France et de l’Allemagne. Comme un retour de l’Italie dans le giron des membres fondateurs de l’Union, ce giron dont elle fait partie. Et en plus il y aurait à la clé une possible réconciliation entre Rome et Paris.

Ce serait aussi un gouvernement moins obsédé par l’immigration et plus concerné par l’environnement. Avec là encore, un impact non négligeable sur la définition des priorités à Bruxelles. Comme un effet rebond des dernières élections européennes, qui ont vu une poussée écologiste et une percée moins forte que prévue de l’extrême droite.

L’Italie, on l’a dit plusieurs fois ici, possède un poids important dans les équilibres européens. Qu’elle change de cap, et c’est le gouvernail européen tout entier qui bouge.

Le contreproductif "Tout sauf Salvini"

On n'en est pas là. C'est de la politique fiction. On parle quand même de l’Italie ! On devrait savoir si ces négociations aboutissent d’ici demain 19h. Et c’est vrai, c’est l’Italie. Donc tout peut capoter.

Les écueils sont très nombreux : 

-         La tendance naturelle des partis italiens à se chamailler et à se disputer les portefeuilles ministériels ;

-         Le caractère imprévisible du Mouvement 5 étoiles, qui s’est quand même créé sur le refus des alliances politiques traditionnelles ;

-         Et surtout les différences de fond entre les deux partenaires potentiels, en particulier sur le budget, l’endettement, les retraites.

Donc former un vrai accord de gouvernement sera difficile. Et le « tout sauf Salvini » n’est pas un programme.

Ce serait même contreproductif : une coalition soudée uniquement par le rejet de Salvini, ce serait le meilleur moyen d’échouer d’ici quelques semaines, et d’ouvrir grand la porte à un succès de l’extrême droite lors de prochaines élections générales.

Donc, comme souvent en Italie, tout est possible, tout et son contraire. Et surtout les gesticulations, la politicaillerie et les combinazione ! Mais si cette alliance 5 étoiles / parti démocrate se construisait vraiment, alors ce serait bien plus qu’un nouvel épisode pathétique du soap opera italien, ce serait un moment important pour toute l’Europe.

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