A la veille du sommet de Bruxelles, et sur fond de nouvelle controverse avec les ONG, l’Europe semble de plus en plus décidée à déléguer le tri des migrants à des pays tiers à ces frontières. L’idée peut paraitre séduisante. Mais attention cette idée a un prix et il s’annonce élevé. C'est le "monde à l'envers".

Les migrants secourus par le bateau Lifeline qui doit accoster à Malte
Les migrants secourus par le bateau Lifeline qui doit accoster à Malte © AFP / Hermine POSCHMANN / Mission Lifeline / AFP

Ce soir, je vous ai apporté un dictionnaire.  Le voici, c’est le petit Robert !

Ouvrons-le à la page « sous-traitance ».

Définition : « contrat par lequel une entreprise demande à une autre entreprise de réaliser une partie de son travail ».

Et bien ça pourrait s’appliquer à la politique migratoire de l’Union Européenne.

Je m’explique.

Demain, à Bruxelles, l’Europe ne va pas s’entendre sur la répartition en son sein des migrants déjà présents dans l’Union. 

Elle ne va sans doute pas s’entendre non plus sur la création de centres d’accueil fermés dans les pays de premier accueil, toujours au sein de l’Union.

Elle va peut-être s’entendre sur le renforcement des effectifs de police aux frontières. C’est le dispositif Frontex. 

Mais annoncer un chiffre spectaculaire (10.000 hommes) ne règlera pas les problèmes de logistique sur la coordination de ces troupes.

Alors que reste-t-il comme point d’accord au niveau européen ?

Dénoncer les ONG (un peu facile).

Et surtout s’entendre sur ce qui était inimaginable il y a encore quelques mois : « délocaliser » les centres d’accueil ou de tri des migrants. 

« Délocaliser », ça veut dire : les installer en dehors de l’Union, confier à des pays tiers la tâche de séparer les réfugiés politiques des émigrés économiques. Pas simple, la tâche, soit dit en passant.

En tous cas, nous y voilà : c’est bien de la… sous-traitance.

On confie à quelqu’un d’autre le traitement d’un sujet dont on ne veut pas s’occuper soi-même, parce qu’on estime le coût trop élevé, en l’occurrence le coût… électoral.

Le "deal" avec Erdogan

Le problème, c’est que la sous-traitance ça peut aussi coûter très cher, et d'abord financièrement.

Les sous-traitants sont identifiés. 

Il y a d’abord les pays de transit : Turquie, Libye, Tunisie, Egypte, Niger.

Et là on a déjà du recul avec l’exemple turc. 

Puisque l’Europe a passé un « deal » avec Ankara il y a 2 ans. 

C’est simple : on paye la Turquie pour qu’elle garde les réfugiés. Elle en a près de 4 millions. 

Somme déjà dépensée par l’Europe en contrepartie ? 7 MILLIARDS ! 

Et 7 milliards de plus pour les 3 ans à venir. 

Petit souci : la Cour des comptes européenne dit ne pas bien savoir où va l’argent.

Deuxième exemple : la Libye.

Centre de rétention, formation des gardes côtes, et « aide européenne au développement ». Formulation pudique, mais peu de garanties sur l’aide aux migrants dans le respect du droit.

Et déjà près de 250 millions d’euros versés à la Libye, dont on ne sait pas précisément dans quelle poche ils vont.

Ensuite, au-delà des pays de transit, il y a les pays de départ, le Soudan, la Somalie, l’Afghanistan.

Mais alors là, si on veut vraiment dissuader les candidats à l’exil, ce sont des dizaines de milliards qu’il va falloir débloquer pour relancer des machines économiques à l’arrêt quasi-complet. 

Un calcul à court terme

En même temps, vous allez me dire: ça vaut le coup de dépenser de l’argent si on y gagne politiquement…

Ça se défend en effet.

Mais est-ce qu’on est bien sûr d’y gagner politiquement ?

Passons sur la dimension morale du sujet, le renoncement aux valeurs d’accueil, de partage et d’humanisme qui ont fondé l’Europe. 

Restons sur la politique au sens de l’intérêt bien compris. Version Machiavel.

La sous-traitance, ça consiste en l’occurrence à aider d’abord… les tyrans.

Dans les pays de transit, seuls les régimes disons « forts », sont prêts à assumer le coût politique : nous finançons donc le président turc Recep Teyip Erdogan et les milices en Libye.

Il y a bien dans la liste des sous-traitants potentiels, des pays plus fréquentables, par exemple l’Albanie.

Mais pour le coup, son premier ministre ne veut pas entendre parler de tels centres sur son sol, pour des raisons morales. Tiens, tiens, revoilà la morale…

Et dans les pays de départ, cette politique va favoriser des « accords sales » avec des régimes autoritaires, du Gabon au Soudan en passant par le Cameroun : empêchez vos ressortissants de partir, et nous fermerons les yeux sur vos agissements en matière de liberté.

Alors évidemment, à court terme, la sous-traitance est séduisante.

Mais à moyen terme, on se soumet potentiellement au chantage des dictateurs (sur le mode « continuez de m’aider, sinon j’ouvre les vannes migratoires »…)

Et à plus long terme, on n’évitera pas de nouvelles vagues d’exode, encore plus importantes, vu l’explosion démographique en Afrique.

Ça s’appelle le « rêve d’une vie meilleure », et c’est le propre de l’homme. 

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