Après des années de brouille, l’Allemagne et la Turquie sont en pleine réconciliation. C’est tout l’objet de la visite à Berlin du président turc Erdogan. Il est arrivé ce midi et va rester trois jours. Mais entre Erdogan et Merkel, le plus puissant des deux n’est pas celui qu’on croit. C’est le "monde à l'envers".

Le président turc Erdogan et son épouse à leur arrivée à l'aéroport de Berlin
Le président turc Erdogan et son épouse à leur arrivée à l'aéroport de Berlin © AFP / Odd ANDERSEN / AFP

Au premier coup d’œil, on se dit que cet après-midi, l’Allemagne a battu la Turquie. Elle a donc décroché l’organisation de l’Euro de football 2024 et on sait à quel point ce type d’événement sportif a une portée politique.

On aimerait aussi pouvoir dire que nos amis et partenaires allemands, du haut de leur puissance économique, ont la main dans la relation avec Ankara. On aimerait ajouter qu’ils sont à même d’influencer le président turc afin qu’il cesse…d’emprisonner les opposants et de restreindre la liberté de la presse.

On aimerait bien. Mais dans la relation Merkel Erdogan, c’est sans doute davantage le second qui est aujourd’hui en position de force.

Il n’y a pas de hasard : il est reçu en grande pompe pour cette visite à Berlin : honneurs militaires sur le tarmac à son arrivée, grand banquet d’Etat demain soir, double entretien en tête à tête avec la chancelière allemande, et conférence de presse commune demain matin.

C’est tout simple : le président turc semble pour l’instant… indéboulonnable. Que ça nous plaise ou non, il a été réélu assez facilement il y a 3 mois ; et son profil est dans « l’air du temps », celui des hommes forts à la Orban, à la Trump, à la Poutine.

En face, Angela Merkel est affaiblie, dans une ambiance de fin de règne. Et elle doit tenir compte des 3 millions de personnes d’origine turque qui vivent en Allemagne : en juin dernier, elles ont voté à 63% pour Erdogan !

En résumé, le président turc semble aujourd’hui politiquement plus fort que la chancelière allemande.

La forte présence économique allemande en Turquie

On peut objecter que sur le plan économique, y’a pas photo… Mais là encore, il faut se méfier du premier coup d’œil.

C’est vrai, l’économie turque traverse une mauvaise passe. Elle est plombée par la chute de la monnaie nationale, la livre, et par la guerre commerciale avec les Etats-Unis. 

L’inflation s’accroit, les prévisions de croissance sont révisées à la baisse. Ça ne va pas fort.

Et la Turquie a besoin de l’Allemagne : c’est son premier partenaire commercial.

Mais ne nous y trompons pas : dans le sens inverse, l’Europe en général et l’Allemagne en particulier ont tout autant besoin de la Turquie, et d’une Turquie prospère.

7500 entreprises allemandes (7500 !) sont présentes en Turquie, et nombre d’entre elles cherchent à y décrocher de nouveaux marchés.

Exemple : Siemens vise actuellement un contrat maousse costaud de lignes à grande vitesse.  Le chiffre de 35 milliards d’euros est évoqué.

Les soucis économiques conjoncturels de la Turquie ne doivent pas dissimuler l’essentiel : nous sommes en présence de la 17ème économie mondiale, ce n’est pas rien. 

Avec l’an dernier, la plus forte croissance du G20. Avec une population de 80 millions d’habitants, en grande partie jeune et éduquée. Le tout à la confluence de l’Europe et de l’Asie.

Bref un gros potentiel économique à moyen terme. Et une place à prendre pour l’Europe au moment où Ankara se fâche avec Washington. L’Allemagne d’Angela Merkel le mesure très bien.

Le chantage aux migrants

Autre objection : on a quand même bien compris que l’Europe a fermé la porte à la Turquie, sur le plan de l’adhésion politique. Et sans doute pour longtemps.

Mais elle ne peut pas ignorer le poids géostratégique de la Turquie : il s’accroit !

Ce poids, il s’exprime d’abord, on l’a expliqué maintes fois ici-même, sur le dossier des réfugiés. 

Erdogan joue les garde-frontières pour l’Union Européenne. On connait le « deal » : 2 fois 3 milliards d’euros de subsides bruxellois contre 3 à 4 millions de réfugiés syriens retenus en Turquie.

Et du coup, le président turc possède une carte maîtresse, presque un argument de chantage vis-à-vis l’Allemagne, destination la plus prisée par les migrants : « continuez de m’aider sinon j’ouvre les vannes ».

Pardonnez-moi l’expression, mais Recep Teyip Erdogan tient Angela Merkel par la barbichette !

Enfin, pour compléter le tableau, le président turc est en train de s’imposer comme un bon tacticien sur la scène régionale. C’est lui a obtenu de Poutine, sinon l’annulation, en tous cas le report d’une offensive sur l’enclave rebelle d’Idlib en Syrie. Et c’est un acteur majeur dans la future reconstruction de la Syrie. 

Donc oui, Erdogan apparait aujourd’hui plus fort qu’une Merkel à bout de souffle et qu’une Europe incohérente et divisée.

Et donc non, ni les Allemands ni plus généralement les Européens ne vont vraiment se fâcher avec lui, même s’il se moque éperdument des droits de l’homme.

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