Pendant que les dirigeants européens s'écharpent sur la politique migratoire, ils seraient bien inspirés de regarder les matches de football de la Coupe du monde en Russie. Cela donne un autre regard sur les migrants. C'est le "monde à l'envers".

Les chaussures de Shaqiri avec le drapeau suisse d'un côté et le drapeau kosovar de l'autre
Les chaussures de Shaqiri avec le drapeau suisse d'un côté et le drapeau kosovar de l'autre © AFP / Johannes EISELE / AFP

Moi je dis que tout à l’heure, les dirigeants européens devraient marquer une pause dans leurs négociations pour regarder Angleterre-Belgique (c’est l’affiche vedette de ce soir)…

Parce qu’on est en plein dans le sujet !

Au premier coup d’œil, les matches de foot entre équipes nationales, c’est le grand moment du patriotisme, de l’exacerbation de la nation.

Mais en fait ce sont aussi des symboles de… l’immigration.

Reprenons Angleterre-Belgique.

Côté anglais, un quart de l’effectif est d’origine étrangère. 

La nouvelle pépite, Sterling, est née à Kingston en Jamaïque. 

Et parmi les plus jeunes de l’équipe, nombre d’entre eux sont également de parents étrangers, jamaïcains, nigérians ou guyanais.

En face, côte belge, c’est encore plus spectaculaire.

L’attaquant vedette, Lukaku, deuxième au classement des buteurs, est de parents congolais :

Et au total, la Belgique compte 9 joueurs d’origine étrangère : congolais donc, mais aussi camerounais, maliens ou marocains. 

Tous sont de la deuxième génération, donc nés en Belgique.

Le phénomène est encore plus marqué pour la France et la Suisse.

Sur les 23 joueurs français, 15 ont des origines africaines. 

L’un d’eux, Umtiti, est né au Cameroun. 

Les 14 autres sont nés en France, mais de parents étrangers, venus du Mali comme N’Golo Kante, de Guinée comme Pogba, mais aussi du Congo, du Togo, d’Angola, du Maroc ou d’Algérie.

Dans l’équipe suisse, la proportion est presque aussi forte, mais les origines sont très différentes, avec 6 joueurs venus des Balkans, du Kosovo en particulier. 

Quant à l’entraîneur, il vient de Bosnie. 

Ajoutons l’Allemagne : l’équipe nationale a beaucoup évolué dans ce sens depuis dix ans, sous l’impulsion de son entraineur Joachim Low. 

Avec cette année, 7 joueurs de la seconde génération d’immigration : par exemple Boateng d’origine ghanéenne, Ozil et Gundogan d’origine turque.

Bref, les grandes équipes européennes sont l’incarnation des mélanges migratoires. 

Les pays de départ aussi

Il y a aussi à la Coupe du monde des pays de "départ". Comment ça se traduit ? Très intéressant aussi. Pour d’autres raisons.

Exemple le plus frappant : le Maroc.

Sur ses 23 joueurs, seulement 6 sont nés au Maroc.

Sur les 17 restants, la plupart sont nés en France, par exemple le défenseur vedette Benatia, natif de Courcouronnes. 

Il en y a aussi 5 nés aux Pays-Bas, et certains d’entre eux ne parlent que le néerlandais.

Du coup dans le vestiaire marocain, on échange donc à la fois en arabe, en français, en anglais et en néerlandais.

Autre exemple, le Sénégal, avec 9 joueurs nés en Europe, dont 8 en France, à Reims ou à Lormont près de Bordeaux, à Marseille ou à Mantes-la-Jolie.

Et ces mélanges culturels ont un impact sur le style de jeu des équipes.

Par exemple, le style du Sénégal est souvent proche de celui de la France.

Celui du Nigeria est plus inspiré du football britannique. 

Ce sont des effets directs des phénomènes migratoires.

Les sursauts xénophobes

Donc généralement ce sont des intégrations et des mélanges réussis. Mais parfois, le nationalisme ressurgit dans sa forme la plus xénophobe.

Et on en a déjà eu deux exemples depuis le début de cette Coupe du monde.

D’abord avec l’Allemagne.

Peu avant la compétition, les deux joueurs d’origine turque, Ozil et Gundogan ont posé avec le président turc Erdogan, en pleine campagne électorale.

L’extrême-droite allemande a crié au scandale.

La voiture de Gundogan a été saccagée.

Et hier, après l’élimination de la Mannschaft, plusieurs supporters s’en sont pris à Ozil. 

Ozil, pourtant un grand joueur, né à Gelsenkirchen près de Dortmund, 90 sélections avec l’Allemagne. Eh bien ça ne semble pas une garantie suffisante.

Ensuite la Suisse.

Vendredi dernier, face à la Serbie, elle l’a emporté grâce à ses deux vedettes d’origine kosovare, Xhaka et Shakiri.

Et ils ont célébré leurs buts en faisant le signe de l’aigle bicéphale, c’est le symbole de la "grande Albanie", rivale historique de la Serbie.

Regardez, je vais vous montrer une photo : ce sont, en gros plan, les chaussures de foot de Shakiri. 

Regardez bien à l’arrière : sur la chaussure gauche, il y a le drapeau suisse, et sur la droite il y a le drapeau kosovar.

Controverse immédiate en Suisse, avec une avalanche de critiques venues des milieux nationalistes.

La question est simple, et elle nous ramène bien au sommet de Bruxelles : faut-il renier totalement son pays d’origine pour être pleinement accepté dans son pays d’accueil ?

Comme quoi le foot, c’est de la politique !

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