Ira, ira pas ? Donald Trump change d’avis tous les deux jours sur sa participation au sommet avec le nord-coréen Kim Jong Un le 12 juin. Dans la dernière version, qui date d’hier, il y va… Mais on est en train de passer à côté du véritable événement, c’est l’affirmation de la Corée du Sud. C'est le "monde à l'envers".

La rencontre entre les deux présidents coréens le 27 avril dernier
La rencontre entre les deux présidents coréens le 27 avril dernier © AFP / Korea Summit Press Pool / AFP

Vous vous souvenez de cette photo (elle a fait le tour du monde) : la 1ère rencontre entre Kim Jong Un et Moon Jae In, les deux présidents Nord et Sud-coréens franchissant la frontière symbole entre les deux pays, le 27 avril dernier…

Ce que l’on sait moins, c’est que ce jour-là Moon, le président sud-coréen avait quelque chose dans sa poche… 

Quoi donc ? Il avait ceci, je la sors moi aussi de ma poche : une clé USB ! Et il l’a donnée, discrètement, à Kim Jong Un !

Qu’y avait-il dans la clé ? Un plan complet de reconstruction économique de la Corée du Nord : énergie, transports, tourisme, etc.

Cette anecdote est révélatrice : Moon Jae In est un malin !

A première vue, on est obnubilé par les deux figures médiatiques Trump et Kim (et leur goût partagé pour les coiffeurs improbables !!). Et Moon fait un peu second rôle. 

Erreur. En fait, avec son regard souriant, ses lunettes cerclées et ses faux airs d’Harry Potter sexagénaire, c’est lui, la révélation de cette séquence diplomatique.

Qui est Moon ? Il a été élu président l’an dernier 2 jours après Emmanuel Macron (ça explique aussi pourquoi il est passé inaperçu dans les médias français). 

Ses parents sont venus du Nord, au moment de la fin de la guerre de Corée en 1953. Et avant d’entrer en politique, il était avocat, défenseur des droits de l’homme.

Il est réputé de centre gauche et il est très populaire chez lui pour son intégrité. Par exemple, il paye lui-même ses repas à la « Maison Bleue », c’est le nom du palais présidentiel à Séoul.

Washington n'a plus la main

Dans cette affaire, on a surtout l’impression que c’est un « messager », un « go between » entre Trump et Kim… Et c’est là que l’on se trompe ! Évidemment qu’il est le funambule qui parvient à faire la jointure entre deux leaders imprévisibles.

Mais il est davantage que ça. Il est en train de poser un acte politique d’autonomie vis-à-vis de Washington. Et ça c’est un fait majeur pour la Corée du Sud.

Relisons attentivement ses propos. 

Lors de son élection d’abord, il déclarait : « les problèmes de la Corée doivent être traités par la Corée ». Ça veut dire quoi ? Qu’il estime ne pas avoir besoin du feu vert de Washington pour agir ; d’ailleurs il ne l’a pas sollicité pour revoir Kim avant-hier et relancer ainsi le dialogue suspendu par Trump.

Et avec le président nord-coréen, que dit-il ? Ils évoquent ensemble la volonté mutuelle d’une « dénucléarisation complète de la péninsule ».

Traduction : si désarmement il doit y avoir, il doit être non seulement du côté nord-coréen, mais aussi du côté des Etats-Unis, du côté du parapluie nucléaire américain en Corée du Sud.

Ça s’appelle couper le cordon ombilical avec Washington !

En forçant un peu le trait, on pourrait même dire que Kim et Moon font front commun face aux caprices de Trump. Et d’ailleurs une nouvelle séance de négociations entre les deux Corées est déjà prévue vendredi, indépendamment des Etats-Unis.

Pékin n'a plus la main non plus

Il y a un autre « grand frère » dans cette histoire, c’est la Chine… Et là encore, la Corée du Sud est en pleine affirmation de son autonomie. 

Je m’explique. La Chine est le premier partenaire commercial de la Corée du Sud, et en même temps la Chine voit d’un mauvais œil un rapprochement économique entre les deux Corées.

Est-ce que ça freine Séoul ? Pas du tout !

Déjà, avant même la signature d’un traité de paix, plusieurs projets sont à l’étude entre les deux Corées : sur la pêche, les transports, la culture. Beaucoup de ces projets doivent d’ailleurs figurer dans la précieuse clé USB…

Vu d’ici, on sous-estime la Corée du Sud. Ses grands voisins, la Chine, le Japon, sont plus visibles.

Mais Séoul est déjà un grand : 11ème économie mondiale, 3% de croissance, industrie de pointe dans la haute technologie, population avec une espérance de vie identique à celle de la France, « soft power » en plein essor (musique, BD, cinéma).

Elle peut même se prendre à rêver d’une réunification économique à terme avec le voisin du Nord. En comptant sur la Banque Mondiale, institution aujourd’hui dirigée, tiens tiens, par un Américain fils de Coréens…

On se résume : en vitrine, il y a la façade Etats-Unis / Corée du Nord. En coulisses, il y a surtout la confirmation de la montée en puissance de la Corée du Sud

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