Le grand marchandage a donc commencé à Bruxelles, avec un sommet extraordinaire aujourd’hui après les élections européennes, l’objet c’est essentiellement de se répartir les postes-clés. Ca ressemble à une course à l’échalote un peu consternante. Mais ça vaut mieux que ça. C’est le "Monde à l’envers".

Emmanuel Macron à son arrivée au sommet de Bruxelles accueilli par le président du Conseil européen Donald Tusk
Emmanuel Macron à son arrivée au sommet de Bruxelles accueilli par le président du Conseil européen Donald Tusk © AFP / Olivier HOSLET / POOL / AFP

D’abord, on se dit : ce grand troc sur les postes clés c’est vraiment l’incarnation du pire de la politique, ce que les électeurs ne supportent plus. 

Des jeux de pouvoir, des tractations de couloirs pour se répartir cinq portefeuilles : présidence de la commission, du Parlement, du Conseil, de la Banque Centrale, et chef de la diplomatie européenne.

Avec autant d’ambitions personnelles à la clé, celles d’élites coupées de la vie quotidienne des gens.

En plus, le casting des chefs d’Etat qui vont se livrer à cette partie de poker est un peu pathétique. 

C’est le club des éclopés : entre une Merkel en fin de règne, un Macron seulement 2ème du scrutin, un premier ministre belge mal en point, un Autrichien viré, un Grec dans les choux. Et ne parlons même pas de la Britannique Theresa May.

Et puis surtout, le meccano de ces postes obéit à des équilibres sans grand rapport avec le fond des sujets.

Il y a d’abord une rivalité entre les grands partis, conservateurs, sociaux-démocrates, libéraux, qui veulent imposer leurs candidats.

Ensuite, il y a l’équilibre entre les egos nationaux : l’Allemagne et la France veulent être servies, mais il ne faut pas négliger non plus les pays du Sud ou de l’Est.

Ajoutons un conflit larvé entre les députés du Parlement et le conseil des chefs d’Etat : les premiers en ont marre d’obtempérer depuis des années face aux injonctions des seconds.

Enfin, dernier paramètre, et il serait temps que celui-là prenne de l’importance : la parité hommes femmes, inexistante jusqu’à présent.

C’est pour ça qu’il y a des réunions de coulisses à n’en plus finir, qui rendent ce processus politique malsain.

Un enjeu idéologique et une question d'incarnation 

Alors pourquoi s’y intéresser ? Parce que notre avenir s’y joue en partie. Encore plus que lors du vote d’avant-hier.

Selon les identités des personnes qui vont occuper ces postes, l’orientation politique et économique en sera modifiée : la définition de la politique monétaire, la fixation de l’agenda de travail des commissaires, le programme législatif.

Prenons le président de la commission : l’agenda ne sera pas le même avec un conservateur classique comme l’allemand Manfred Weber ou avec une libérale réformiste comme la danoise Margrethe Vestager. 

L’identité du président de la commission aura un impact sur tous les sujets : le futur budget européen, l’avenir de la politique agricole, la fiscalité, l’engagement climatique, le droit d’asile, etc. 

Derrière les questions de personne, il y a potentiellement une orientation idéologique et programmatique différente pour l’Europe.

Et puis il y aussi une autre dimension : l’incarnation. Qui pour représenter l’Europe face aux géants chinois, russes, américains ? Et parler d’égal à égal.

Seule l’Europe possède la taille critique pour discuter commerce ou sécurité avec Trump, Poutine et Xi Jinping. Encore faut-il qu’elle s’incarne dans une personnalité forte, déterminée, puissante. 

Ce n’était pas le cas avec le sortant Jean-Claude Juncker ou son prédécesseur Jose Manuel Barroso. 

Enfin cette question de l’incarnation vaut aussi vis-à-vis des citoyens européens que nous sommes : qui pour nous représenter, à qui nous puissions nous identifier ?

Un processus coupé des électeurs

En même temps, ce n’est pas nous, électeurs, qui choisissons ces postes-clés et c'est bien là le hiatus, le problème principal.

Pourquoi avons-nous cette sensation que cette course aux postes-clés est coupée du monde ? Parce qu’elle se déroule sans nous.

Ce n’est pas nous qui décidons qui occupera le 13ème étage du Berlaymont, c’est là dans cet immeuble de Bruxelles, que se trouve le bureau du président de la Commission.

Nous ne sommes que de simples spectateurs d’un match à distance. Comme si on regardait un épisode de la série House of Cards à la télévision. 

C’est l’un des soucis : l’Europe aujourd’hui ce n’est pas une démocratie directe. Nous désignons des députés, mais pas ceux qui seront à la tête des instances.

Et même les listes de députés pour le Parlement européen ne sont toujours pas transnationales. Donc pas européennes. Cette incohérence crée les conditions de ces jeux de pouvoir nationaux dans la course aux postes clés.

C’est d’autant plus incohérent que les motivations des électeurs, on l’a vu avant-hier, sont de plus en plus de nature européenne. Sur l’environnement ou l’immigration, les électeurs réalisent que l’Europe c’est le bon échelon pour la prise de décision. 

Il y a quelque chose d’anachronique, de ringard, dans ce processus de désignation des postes clés.

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