En l’espace de quatre jours, sept Français ont donc été condamnés à mort en Irak, pour appartenance au groupe Etat Islamique. Le sujet embarrasse le gouvernement français, mal à l’aise avec la peine de mort. Mais dans cette affaire, c’est surtout Paris qui est incohérent. C’est le « Monde à l’envers".

La cour de Bagdad où comparaissent les jihadistes français, juste avant l'audience du 29 mai
La cour de Bagdad où comparaissent les jihadistes français, juste avant l'audience du 29 mai © AFP / SABAH ARAR / AFP

Il faut revenir en arrière de quelques semaines pour comprendre. Fin janvier, on a choisi, passez-moi l’expression, de se débarrasser de la patate chaude. Comme la France ne veut pas se retrouver avec ces jihadistes encombrants sur les bras, elle a fait le choix de les refiler aux autorités irakiennes. 

Nous parlons précisément de 11 hommes. Tous transférés fin janvier début février des mains des Kurdes syriens aux autorités irakiennes. Et ce transfert, cette extradition car c’en est une, n’aurait pas pu se faire sans l’aval de Paris. 

Raisonnement de la France, il peut se défendre : nous préférons les voir jugés sur place, là où ils ont semé la terreur.

Sauf que la loi irakienne est connue de tous : en cas de terrorisme avéré, la peine encourue c’est la mort.

Rien d’étonnant donc à ce que la Cour, à Bagdad, prononce depuis dimanche des peines capitales.

Et maintenant Paris nous dit : ah ben non, on est contre la peine de mort. Par principe. C’est une position officielle française. Donc on va essayer d’empêcher l’application de la peine.

Hier matin, invité sur France Inter, le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian semblait trouver tout cela très compatible : pour des procès en Irak, mais contre la peine de mort. Pour la souveraineté judiciaire de l’Irak, mais contre les sentences qui y sont prononcées.

Tous les diplomates français ne partagent pas l’avis du ministre. Parce que dès le transfert de ces jihadistes à Bagdad, on savait pertinemment qu’ils allaient encourir la pendaison. C’est vrai pour les 7 qui sont déjà passés en procès depuis dimanche. Et aussi pour les 4 restants qui vont comparaître d’ici à lundi prochain.

Sans compter que cela peut en concerner des centaines d’autres actuellement détenus par les Kurdes syriens, qui aimeraient bien s’en débarrasser.

Les risques d'une justice inéquitable

L’autre controverse porte sur le caractère expéditif et équitable de la justice irakienne.

Une mise au point d’abord : il ne s’agit évidemment pas de défendre ces terroristes avec une sorte de compassion « droit de l’hommiste » et naïve. Chacun mesure leur dangerosité.

Non il s’agit de s’interroger sur les risques d’une justice inéquitable. Et là encore, on sent Paris embarrassé.

Cet après-midi, devant l’Assemblée, Jean-Yves Le Drian a martelé que les droits de la défense étaient assurés à Bagdad, que le consulat de France apportait son assistance aux prévenus, etc.

Petit souci : les témoignages sur place disent en grande partie l’inverse. Les auditions durent 2 ou 3h, là où dans un procès pour terrorisme en France, ça durerait plutôt deux ou trois semaines.

Les avocats sont commis d’office et découvrent les dossiers des accusés au dernier moment. Les actes d’accusation comportent des montages vidéo qui relèvent en partie de la mise en scène. Pour l’un des accusés au moins, l’existence de crimes commis sur le sol irakien semble douteux. Plusieurs ONG dénoncent un simulacre de justice. 

Alors on a le droit de se dire : après tout quelle importance, l’essentiel est d’empêcher ces gens de nuire une bonne fois pour toutes. Ça se défend.

Sauf que l’Histoire récente le démontre : les parodies de justice peuvent être lourdes de conséquence, elles nourrissent la relève chez les extrémistes, sur le mode « vous voyez bien, les démocraties ne sont pas ce qu’elles disent être ».

Il suffit de songer aux conséquences de Guantanamo, ou comment les mauvais traitements subis dans le camp américain ont nourri le discours des jihadistes.

Un refus d'obstacle de la France

On aurait aussi pu imaginer une justice internationale, avec des tribunaux internationaux.

Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a une sorte de refus d’obstacle de la France sur le sujet. Et répétons-le, dire cela n’est pas du tout une façon de s’apitoyer sur le sort de ces terroristes.

Le gouvernement français ne veut surtout pas avoir à gérer les procès de ces jihadistes français. 

Pourtant, il existe des poursuites officielles, des mandats d’arrêt internationaux émis par la justice française contre plusieurs d’entre eux, Kevin Gonot, Leonard Lopez.

Et pour cause : plusieurs sont soupçonnés de liens, les uns avec les frères Clain, les autres avec le réseau de Lunel, etc.

Et puis surtout, s’interdire des procès en France, c’est s’interdire de comprendre pourquoi des jeunes français, de Toulouse ou de Roubaix, de Lyon ou de Paris ont basculé dans le terrorisme.

S’interdire de comprendre aussi comment fonctionnent les réseaux qui ont leur permis de rejoindre les groupes jihadistes.

C’est refuser de regarder en face une réalité bien française.

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