Cela a été dit et répété depuis la dernière offensive turque dans le nord de la Syrie : les Etats-Unis ont abandonné leurs alliés kurdes syriens. Ce week-end, l’opération contre Abou Bakr Al-Baghdadi a montré que Washington était allé loin dans la trahison.

Mazlum Abdi, commandant en chef des Forces démocratiques syriennes et un ancien cadre du PKK
Mazlum Abdi, commandant en chef des Forces démocratiques syriennes et un ancien cadre du PKK © AFP

En réalité, les Kurdes ont joué un rôle "essentiel" dans l’élimination du chef du groupe Etat islamique. Les Américains eux-mêmes le reconnaissent. Les Etats-Unis se sont d’abord appuyés sur les services de sécurité irakiens pour localiser Abou Bakr Al-Baghdadi.  Quand ils ont eu l’assurance qu’il se trouvait à Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie, ils ont fait appel… à leurs alliés Kurdes.

Les Kurdes syriens ont envoyé des espions pour surveiller la maison où Baghdadi était réfugié. Un de leurs informateurs, infiltré parmi les proches du chef djihadiste, a même récupéré un sous-vêtement de Baghdadi. Un caleçon long de couleur blanche, d’après les détails fournis par les responsables kurdes. Les Kurdes syriens ont donc risqué leur vie pour offrir à Donald Trump l’une de ses plus grandes victoires sur la scène internationale. Sans eux, Baghdadi serait peut-être encore en vie.

Pendant ce temps, les Américains les abandonnaient face à la Turquie

On connaît l’histoire : d’abord ce coup de fil, le 6 octobre, entre Donald Trump et le président turc Recep Tayip Erdogan. L’Américain annonce le retrait de ses troupes de Syrie et donne son feu vert à une offensive turque dans le nord syrien. Pour la Turquie, les forces kurdes sont des terroristes liés au PKK, mouvement séparatiste qui a fait des milliers de morts dans le pays depuis les années 1980. Il faut les repousser loin de la frontière.

Les Kurdes ne comprennent pas. Voilà cinq ans qu’ils se battent contre le groupe Etat islamique, pour les Occidentaux. Environ 11.000 combattants des Forces démocratiques syriennes, majoritairement kurdes, sont morts ces dernières années en Syrie, contre seulement une poignée de soldats américains. Un responsable du Pentagone admet dans le New York Times : "on a sous-traité nos morts aux Kurdes"

Certes, il y a eu des atermoiements à Washington. Donald Trump avait déjà annoncé à la fin de l’année dernière le retrait des troupes américaines de Syrie. Mais cette annonce avait provoqué un tollé, aux Etats-Unis et dans le monde entier. Et finalement plus de 1.000 soldats étaient restés.  Alors pourquoi changer d’avis maintenant ?

Donald Trump en a décidé ainsi. Il a préféré laisser les Kurdes syriens seuls face aux Turcs. Le régime de Bachar Al-Assad et la Russie en ont profité pour se déployer dans la zone. Et c’est même le Russe Vladimir Poutine qui a scellé le sort des Kurdes avec Erdogan la semaine dernière. Les Kurdes syriens n’ont eu d’autre choix que de se retirer à une trentaine de kilomètres de la frontière turque. Un retrait confirmé ce mardi après-midi par Moscou.

Aussi absurde que cela puisse paraître, les Kurdes n’ont pas tourné le dos à Washington

A vrai dire, ils n’ont guère le choix.  Ils sont cernés. Par leur ennemi turc. Et par la Syrie et ses alliés, la Russie et l’Iran. Ils continuent par ailleurs à susciter une certaine méfiance des Occidentaux. Il faut rappeler que le PYD, le parti des Kurdes syriens, est effectivement lié au PKK, considéré comme terroriste par la Turquie, mais aussi par les Etats-Unis et l’Union européenne. Mazlum Abdi, le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes, est un ancien cadre du PKK.

Les Kurdes ont donc tout intérêt à maintenir ouverts les canaux de communication avec Washington. Ce qui leur donne un peu de légitimité. D’ailleurs, les Etats-Unis n’ont pas totalement abandonné les Kurdes. Ils ont finalement redéployé plusieurs centaines de soldats en Syrie. Comme souvent avec Washington, c’est intéressé : ils veulent "protéger" les gisements de pétrole du nord-est syrien. Mais les Kurdes peuvent ainsi conserver une partie de leur territoire.

Et puis ils ont encore des alliés à Washington. Des élus des deux camps, Démocrates et Républicains, mais aussi des responsables militaires. Le chef kurde Mazlum Abdi a pu échanger à deux reprises avec Donald Trump au téléphone. Il pourrait même lui rendre visite à la Maison Blanche. Ou comment tenter de sauver la face, après avoir bu le calice jusqu’à la lie. 

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