Le compte à rebours a commencé. Dans 12 jours, Donald Trump pourrait « déchirer » l’accord sur le nucléaire iranien. Hier, Emmanuel Macron a joint Hassan Rohani pour le convaincre d'ouvrir de nouvelles négociations. Alors essayons de comprendre la position de Téhéran. C'est le "monde à l'envers": l'accord vu d'Iran.

Le président iranien Hassan Rohani lors d'une conférence à Tabriz la semaine dernière
Le président iranien Hassan Rohani lors d'une conférence à Tabriz la semaine dernière © AFP / ATTA KENARE / AFP

Admettons que je suis le pouvoir iranien. Ou mettons que je suis la petite souris dans le téléphone qui traduit les propos du président Rohani lors du coup de fil avec Emmanuel Macron hier après-midi.

La première chose que je veux vous dire c’est que nous avons juridiquement raison.

Il n’y a aucune justification à la remise en cause de cet accord, que nous appelons en farsi Barjam, et que vous appelez en Occident, JCPOA, pour Joint comprehensive plan of action.

D’abord, il a été signé par tout le monde, et ensuite il a été entériné par l’ONU, dans sa résolution 2231. Y compris son volet sur les échéances en 2025 et 2030, que vous voulez rouvrir aujourd’hui.

C’est donc bien un accord international, pas un accord bilatéral avec les Etats-Unis.

Même si Donald Trump le déchire, ça ne fera pas disparaître l’accord qui restera valable en termes juridiques. 

Les autres signataires, notamment les Européens, la Russie et la Chine, demeureront tout à fait libres de l’appliquer.

De notre point de vue, il s’agit donc uniquement d’une gesticulation du président américain pour des raisons de politique intérieure.

Les confirmations de l'AIEA

Vous allez me dire: « admettons le point de droit mais dans les faits, mais qu’est ce qui nous garantit que vous appliquez cet accord ? »

Et bien je vous réponds : l’Agence Internationale de l’énergie atomique. C’est l’organisme international reconnu par tout le monde !

Lisez son dernier rapport, il date de début mars, le voici, je vous l’ai apporté dans sa version en français, c’est court ça fait 6 pages, c’est vite lu. 

Et ça dit quoi ? Que nous l’Iran, nous respectons nos obligations. 

Que les inspecteurs ont eu accès à tous les sites où ils voulaient se rendre (avec des centaines de contrôles à la clé), que le taux d’enrichissement de l’uranium ne dépasse pas 4% conformément à l’accord, etc, etc. Il se dit que ce soir le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu va affirmer que nous mentons sur le nucléaire, mais seule la voix de l'AIEA est fiable.

A l’inverse, ce sont les Américains qui ne respectent pas leur parole.

La contrepartie, c’était une levée des sanctions économiques contre nous. Dans les faits, elles sont, pour l’essentiel, toujours en place. 

Parce que le département du Trésor américain dissuade les grandes compagnies internationales, y compris européennes, d’investir en Iran, en les menaçant de représailles. Par exemple, nous voulions obtenir des licences aéronautiques et c’est très compliqué. Nous avons commandé une centaine d’Airbus, on nous en a livré seulement une dizaine.

Et on pourrait multiplier les exemples.

Ce sont les Américains qui sont de mauvaise foi. Nous, nous sommes de bonne foi.

Le droit à se défendre

Continuons le jeu de rôles, vous allez me dire  "Monsieur le pouvoir iranien, vous n’êtes pas de bonne foi sur tout : vous développez un programme de missiles, vous armez le Hezbollah, vous intervenez en Syrie".

Et là je vous réponds: ça, c’est un autre sujet ! Ce n’est pas l’accord sur le nucléaire, reconnaissez-le.

Je vais quand même vous répondre.

Sur notre programme militaire, oui nous avons développé ces dernières années des armes précises et à plus longue portée, avec des missiles et des drones.

Mais il n’est marqué nulle part que nous n’en avons pas le droit. 

Nos voisins le font aussi, Israël, l’Arabie Saoudite et ils nous désignent comme leurs ennemis. Donc nous devons bien nous armer pour être prêts à nous défendre. Israël estime que nous sommes une menace. Mais nous, nous estimons que c’est Israël la menace pour nous.

Sur nos interventions à l’extérieur de nos frontières, nous y allons quand on nous le demande : en Syrie oui, en aidant le Hezbollah libanais, oui.

Au Yémen, on nous accuse de fournir des armes aux rebelles Houthis, mais nous le contestons.

Donc si l’ONU veut initier un grand sommet pour régler tous les conflits au Proche et au Moyen Orient, dont acte. Mais ça n’a rien à voir avec l’accord sur le nucléaire dont Donald Trump nous rebat les oreilles (je suis pas sûr qu’il parle comme ça le président Rohani, mais c’est ça l’idée !)

Le risque des radicaux iraniens

Et là vous allez me demander si la vérité ce n'est pas surtout que je crains pour ma place si l’accord est dénoncé par Donald Trump.

Bon alors ça je vous le dis qu’à vous, dans le creux de l’oreille, parce que c’est un sujet tabou.

Si l’accord est déchiré, les plus contents chez nous ce seront les radicaux.

Ils diront : « on vous l’avait bien dit, on ne peut pas faire confiance aux Américains ».

Ils essaieront de séduire les jeunes (qui n’ont pas de travail) en leur disant : non seulement nous n’avons pas pu relancer l’économie parce que les sanctions n’ont pas été vraiment levées, mais en plus les Etats-Unis nous désignent comme les coupables.

Sortons-nous aussi de l’accord. Redémarrons immédiatement l’enrichissement de l’uranium et dans un an on aura la bombe (a fortiori si nos amis russes et chinois ferment les yeux). 

Bon voilà, ne le répétez pas, mais j’espère que comme ça vous comprenez un peu mieux mon problème de président-iranien-que-je-suis

L'équipe
Suivre l'émission
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.