Du point de vue européen, l’Italie semble plongée dans la cacophonie. On ne sait toujours pas si de nouvelles élections vont être convoquées. Mais on peut inverser la perspective : regarder non pas l’Italie, mais l’Europe en miroir inversé. La tragicomédie en cours en dit long sur l'Europe. C'est le "monde à l'envers".

Matteo Salvini, leader de la Ligue d'extrême droite, assailli par les questions des journalistes
Matteo Salvini, leader de la Ligue d'extrême droite, assailli par les questions des journalistes © AFP / Michele Spatari / NurPhoto

Reprenons les 3 enjeux clés du paysage politique italien : les réfugiés, l’euro, le rejet de la classe politique. Ce sont les trois moteurs de la poussée du Mouvement 5 étoiles d’un côté, de la Ligue venue de l’extrême droite, de l’autre.

Et maintenant, regardons en miroir, la réaction de l’Union Européenne sur chacun de ces trois sujets. 

Commençons par les migrants. Là en résumé, la réponse de Bruxelles à Rome, est « oui » !

Je m’explique. L’Italie a le sentiment de porter seule le fardeau de l’accueil des réfugiés. 

Elle n’a pas tort.

Ces dernières années, le règlement dit de « Dublin », a permis aux autres européens de refiler le sujet à l’Italie et à la Grèce, au motif que les migrants arrivent d’abord dans ces deux pays.

Et les grands voisins, la France en tête, sont restés très loin de leurs engagements en termes d’accueil et de « relocalisation » des réfugiés.

Aujourd’hui, l’Italie dit stop. Et l’Union Européenne répond : « Ok, compris ! ».

Pas question pour autant de mieux répartir le fardeau (faut pas rêver non plus), donc la solution face à la demande italienne est : durcissement aux frontières. 

Et il est probable que ça s’accentue encore à partir de début juillet, puisque la présidence tournante de l’Union atterrit dans l’escarcelle de l’Autriche, dirigée par une alliance droite / extrême droite.

En résumé, sur les réfugiés, les partis de droite dure ont déjà remporté le combat idéologique. Et l’Europe dit donc « oui » aux Italiens…

Le Non sur l'euro

C’est très différent sur le 2ème sujet : l’euro. Là l’Europe dit « Non » aux Italiens ! Sur l’euro, Bruxelles envoie une fin de non-recevoir catégorique.

Résumé : la Ligue est contre l’euro et y voit je cite « une prison allemande », le Mouvement 5 étoiles est plus ambigu mais n’écarte pas un référendum sur le sujet.

Et c’est donc cet enjeu qui a fait capoter le projet de gouvernement, le président italien ayant refusé de nommer un ministre des finances eurosceptique.

Soulagement immédiat à Bruxelles ! Ça en dit long : contrairement au sujet « réfugiés », le sujet « euro + rigueur » n’est pas négociable !

On peut s’en féliciter et y voir une garantie contre une nouvelle crise financière. On peut le déplorer et trouver cela excessif. Mais une chose est certaine : pas touche, c’est un dogme inébranlable !

Et le tout est rappelé avec un soupçon de condescendance.

Episode révélateur hier, vous savez ce qu’a dit le commissaire européen au Budget, un allemand ?

Guenther Oettinger, c’est son nom, a lâché en substance : les réactions affolées des marchés pourraient faire comprendre aux Italiens comment voter…

Il s’est excusé depuis, mais en Italie le mal est fait. On y voit une ingérence, l’affirmation que les Bourses doivent dicter les décisions politiques, même si les comportements boursiers sont souvent irrationnels (les indices financiers font du yoyo depuis la crise italienne).

C’est en fait ce que déplore la France : l’Union européenne est devenue une intégration monétaire et financière, mais pas assez budgétaire.

Ce n’est pas qu’une simple variante de vocabulaire, c’est une énorme différence : une union budgétaire, ça voudrait dire une solidarité forte pour aider les pays endettés… 

Et notamment l’Italie !

La sourde oreille face au rejet des élites

Reste le 3ème sujet, c’est le « dégagisme », le rejet de la classe politique, un facteur essentiel pour comprendre la poussée des extrêmes en Italie.

Et là comment réagit Bruxelles ? « Oui » comme sur les réfugiés ? «  Non » comme sur l’euro ?

Ni l’un ni l’autre ! Bruxelles fait : « qu’est-ce que c’est, j’entends pas bien, vous avez dit quoi ? »…

La réponse, c’est la sourde oreille !

Ça évite de se poser trop de questions : on met tout ça dans le sac « populisme » pour discréditer l’affaire, et on n’en parle plus.

C’est compliqué pour les institutions européennes, qui sont tenues depuis des décennies par les partis de centre droit ou de centre gauche, de reconnaitre que les deux grands mouvements chrétiens démocrates et sociaux-démocrates sont discrédités dans plusieurs pays de l’Union. 

A fortiori quand les soupçons de corruption sont présents : c’est le cas en Italie, c’est le cas aussi en Espagne, qui est à son tour au bord de la crise politique.

Les élections européennes, c’est dans un an. Vu que l’Union n’écoute pas très attentivement le 2ème et le 3ème message des italiens, sur l’euro et sur le « dégagisme », il y a du rock n’roll en perspective !

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