C’est la fin de l’état de grâce pour le nouveau Prix Nobel de la Paix. Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, tout juste distingué pour son rôle dans le processus de réconciliation avec l'Érythrée, se retrouve confronté à la pire crise politique dans son pays depuis son arrivée au pouvoir.

Abiy Ahmed, Premier ministre éthiopien dans la tourmente et Prix Nobel de la Paix
Abiy Ahmed, Premier ministre éthiopien dans la tourmente et Prix Nobel de la Paix © AFP / Minasse Wondimu Hailu / ANADOLU AGENCY

Au moins 67 morts ces derniers jours dans des manifestations violentes à Addis Abeba et dans la région de l’Oromia au sud du pays du pays : l’Ethiopie n’avait plus connu de tels débordements depuis plusieurs années. Certes, les violences communautaires demeurent fréquentes dans ce pays d’Afrique de l’Est très peuplé, mosaïque complexe d’ethnies et de religions. Mais depuis deux ans et l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed, un vent d’optimisme soufflait sur l’Ethiopie. Libération de prisonniers politiques, libéralisation de l’économie, signature d’un accord de paix avec le voisin érythréen après 20 ans de conflit territorial. 

Avec ses gestes d’apaisement et son ambitieux agenda de réformes, Abiy Ahmed a donné un nouvel élan à l’Ethiopie et séduit la communauté internationale. Au printemps dernier, Emmanuel Macron venait lui apporter son soutien à Addis Abeba. Depuis, le prix Nobel de la Paix est venu couronner cette politique d’ouverture. Mais c’est là que les ennuis ont commencé, courant octobre, avec une crise politique interne aussi soudaine que violente, déclenchée par celui qui est aujourd’hui le principal opposant à Abiy Ahmed en Ethiopie : un certain Jawar Mohammed. 

Un ancien allié devenu opposant

Jawar Mohammed, journaliste patron de chaîne de télé, longtemps exilé aux Etats-Unis a été le grand artisan de la victoire électorale d’Abiy Ahmed début 2018. Les deux hommes sont issus de la même ethnie Oromo – majoritaire en Ethiopie. Ces derniers mois, Jawar Mohammad s’est peu à peu émancipé de son allié pour devenir son meilleur détracteur, critiquant sa politique, allant jusqu’à lui reprocher de vouloir "instaurer une dictature". 

Très suivi sur les réseaux sociaux, très présent grâce à sa chaîne de télévision OMN – Oromia Media Network –  le nouvel opposant s’estime traqué, à la merci d’une attaque contre sa personne. Il a donc décidé de mobiliser ses militants et de les envoyer dans la rue, d’où ces manifestations de la semaine dernière qui ont tourné à la bataille rangée avec les forces de l’ordre. Pris de court, Abiy Ahmed a mis du temps à réagir. Finalement, ce week-end, le Premier ministre a pris la parole pour appeler les Éthiopiens à "s’unir pour ne pas aggraver la crise". 

Cet affrontement politique risque de durer, voire se durcir, à l’approche des élections législatives de mai 2020. Ce qui se joue entre les deux hommes, c’est le rôle de leader de l’ethnie Oromo. Abiy Ahmed s’efforce de ne pas tomber dans le piège tendu par son adversaire, et prend soin de se positionner comme le premier ministre de tous les Éthiopiens, par-delà les ethnies et les confessions. Il compte pour cela sur l’aura internationale que lui confère désormais son récent Prix Nobel de la Paix.  

L’image positive d’Abiy Ahmed se ternit

Même son accord de paix avec Érythrée pose question. Depuis la signature de cet accord historique l’été dernier, peu de choses ont changé dans la région frontalière avec l'Érythrée. La démarcation de la nouvelle frontière, sur plus de 1.000 km – un enjeu majeur de l’accord de paix – semble pour l’instant en stand-by. Le régime érythréen, l’un des plus fermés et les plus répressifs du monde, ne parait pas si pressé de tourner la page. Les réfugiés qui fuient l'Érythrée arrivent toujours nombreux en Ethiopie, et la population commence à perdre patience. 

Ailleurs dans le pays, les tensions ethniques et religieuses (qui semblaient s’être estompées avec l’espoir soulevé par l’élection d’Abiy Ahmed) sont en train de resurgir inexorablement dans ce pays divisé de longue date entre chrétiens et musulmans. Tout cela n’est pas nouveau. Mais on ne peut pas s’empêcher de penser que ce Prix Nobel de la Paix est un cadeau empoisonné pour Abiy Ahmed. La récompense est sans doute arrivée trop tôt pour lui. Elle le place sous une énorme pression médiatique et politique alors qu’il faudra encore beaucoup de temps et beaucoup d’efforts pour mener à bien les réformes et les projets de paix entamés depuis à peine deux ans. Abiy Ahmed en aura-t-il le temps ? C’est là toute la question.

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